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Autonomie et relation d’aide…

Comment une brochette de taupes mortes m'a durablement donné à réfléchir sur l'idée d'autonomie

Comment une brochette de taupes mortes m'a durablement donné à réfléchir sur l'idée d'autonomie...


Une bien étrange coutume

Dans certains coins particulièrement reculés de la Normandie profonde, on peut encore trouver des clôtures de champs agrémentées d’ornements bizarres.

En regardant de plus près, on peut y reconnaître des cadavres de rongeurs. En train de pourrir, en un parfait alignement. Ceux-ci sont habilement épinglés par la peau du dos, à même les barbelés. Continuer la lecture de « Autonomie et relation d’aide… »

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Traduction simultanée (les traducteurs interprètes à l’honneur)

Paris froid
Crédit photo Frédéric Palliet

J'ai toujours été admiratif du travail des interprètes et autres traducteurs. Mais ce qui force toujours mon admiration dans des proportions inimaginables, c'est une prestation de traduction simultanée.

Peut-être est-ce l'ancien prof d'anglais (j'ai arrêté ces fonctions en…1986 !) qui parle ici, ou tout simplement un amoureux du langage sous toutes ses formes, mais c'est ainsi. De nombreuses performances de traduction simultanée me laissent pantois d'admiration, c'est ainsi.

Une pointure

En l'occurrence, il s'agissait ici de la prestation d'un certain Monsieur Xavier Combe, interprète de conférence, traducteur, enseignant universitaire, membre fondateur de l'Association française des interprètes de conférence indépendants (AFICI) et directeur associé de la société Pourparlers. En outre, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "11 + 1 propositions pour défendre le français" (2011, L'Harmattan). Une pointure, donc, si je puis me permettre, à vue de nez… Ce n'est certes pas une raison pour minimiser sa performance, réalisée en direct live sous mes oreilles avec ce que faute de mieux j'appellerai une présence d'esprit époustouflante. Mais ceci mérite quelques explications :

Ah, ce délicieux décalage...

Lors d'une interview radio ou télé réalisée avec l'aide d'un traducteur interprète, il arrive assez souvent qu'on entende un très léger décalage – voulu, à mon avis, lorsque ce n'est pas du direct – entre la voix qui s'exprime dans la langue d'origine et celle qui s'en fait - au propre et au figuré – l'interprète. En pareil cas, celui qui connait un peu la langue d'origine peut capturer – au vol – quelques bribes de ce qui se dit. C'est quelquefois mon cas lorsque l'interviewé s'exprime en espagnol ou en anglais. Et pendant le bref laps de temps qui s'écoule (chez l'auditeur que je suis) entre la phrase "originale" et la phrase traduite, j'ai parfois l'impression de comprendre parfaitement ce qui se dit sans pour autant pouvoir mettre "les bons mots", pourtant issus de mon bagage linguistique natif.

Allez donc mettre des mots là-dessus, tiens !

chaussure crocodile pour rireC'est alors, pendant que je cherche fébrilement (et bien involontairement) mes mots, arrivent ceux de l'interprète amène tranquillement, pile au bon moment, comme si rien au monde n'était plus normal.

Ajoutez à cela la difficulté consistant pour l'officiant à écouter en même temps "en temps réel" la suite de la production vocale du locuteur (de l'interviewé, si vous préférez) dans sa langue d'origine pour pouvoir la reprendre ensuite, avec toujours le même léger décalage, contredisant admirablement la vieille rengaine qui prétend qu'il est impossible d'écouter quoi que ce soit tout en parlant en même temps !

En l'occurrence, cette fois-ci la personne interviewée était la ravissante productrice et actrice Salma Hayek interrogée par Augustin Trapenard dans l'émission "Boomerang" de ce jour sur France Inter, à propos du film d'animation "Le Prophète", adapté du chef d’œuvre de l’auteur libanais Khalil Gibran.

...Et à un moment de l'interview, Salma Hayek prononça ces quelques mots : "The main story is about..." avant que sa prose ne soit couverte par la traduction simultanée.

Comprendre est une chose, dire ce qu'on a compris en est une autre

Ces quelques mots semblent ultra faciles à comprendre : On pense tout de suite (enfin… J'AI pensé tout de suite serait plus exact) à quelque-chose de fatalement plaqué sur la construction d'origine, genre "L'histoire principale est au sujet de…" Et en même temps, un petit Jimminy Cricket intérieur vient faire tinter une clochette insistante pour me prévenir qu'à l'évidence c'est pauvre, court, maladroit, nettement insuffisant et pour tout dire inapproprié… Seulement voilà, que dire d'autre ?...

La réponse, droite, incisive, implacable, et pourtant prononcée avec la même intonation modeste et bienveillante que l'interlocutrice "d'origine" vint interrompre brutalement mes pauvres pensées oiseuses :

"Le fil principal du récit porte sur..."

Mais oui !!! Bien sûr ! Après coup cela sonne comme une tranquille évidence, sauf que…sauf qu'on n'y avait tout simplement pas pensé, voilà tout !

En pareil cas, systématiquement, le seul pauvre mot qui me vienne à l'esprit est "Chapeau !". Chapeau, en l'occurrence, pour avoir introduit la notion de "fil", pour l'emploi du verbe "porter", enfin bref, chapeau bas, pour tout, point.

Bon sang, mais c'est bien sûr !

Je me contenterai donc de tirer... mon chapeau, donc, à ce Monsieur Xavier Combe, que je ne connais absolument pas, pour sa présence d'esprit, pour sa compétence, et aussi pour sa hauteur de vue (en tendant l'oreille en fin d'émission j'ai pu capturer son nom, puis en fouinant un peu sur le net je me suis fait une – bien pâle – idée de ce dont il est capable par ailleurs, comme le montre cette archive sonore où il s'exprime sur des équivalents francophones possibles au mot "buzz")

Qu'il me soit juste permis, pour finir, de glisser un dernier mot : Merci. Merci à vous, Monsieur Combe, du fond du cœur, pour me réconcilier un tant soit peu, fût-ce involontairement, avec l'espoir naïf et indécrottable que je porte habituellement en tout ce qui touche à l'humain, après que cet espoir ait été sérieusement ébranlé par les événements tragiques que notre pays a connus récemment.

Ce n'est pas parce que le pire existe que le meilleur n'a pas droit de cité... Il ne manquerait plus que cela !

 

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Les pauvres n’aiment que les cartes bleues (!?)

Les pauvres n'aiment que les cartes bleues (!?)

C'était à Aix, hier, rue Bédarride, peu avant 16 heures. Une commerçante accorte m'avait offert un petit échantillon de glace au yaourt, que je n'avais pas eu le cœur de lui refuser, surtout qu'une dame (âgée, plutôt chic) qui passait par là m'encourageait à accepter (oui… il arrive souvent que des inconnus m'adressent la parole dans la rue !).

Bien embêté avec mon mini pot de glace (étant à quelques encablures du cabinet de ma diététicienne, j'aurais sans doute assez mal digéré ce présent, pour d'obscures et psychosomatiques raisons…), j'entrepris, quelques secondes plus tard, de l'offrir à la dame chic et âgée.

Celle-ci refusa aimablement mais, décidément bien en verve, elle me suggéra d'offrir ma glace à un SDF qui faisait la manche, assis sur une marche tout près de nous.

Le SDF refusa aussi, et c'est là que la dame chic et âgée me fit sa sortie mémorable "Eh oui, que voulez-vous, les pauvres n'aiment que les cartes bleues !..."

J'ai trouvé ça du plus haut comique… Au-delà du côté… disons pour le moins discutable d'une telle sentence attribuée de manière si définitive, j'ai trouvé que c'était là un signe flagrant (à mes yeux) de deux choses concomitantes :

      • Une panse bien nourrie…
      • Et une langue bien pendue.

Je n'ai après tout rien contre les premières, et j'avoue avoir un très fort petit faible pour les secondes !
Surtout que la dame disait ça avec l'œil qui pétille… ce qui change tout !

Une vieille dondon mal embouchée eut-elle dit la même chose, je lui aurais volé direct dans les plumes !

Bien à vous,

Bernard

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Meilleurs voeux à tous

Un homme politique aurait déclaré un jour que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Que dire alors des vœux de nouvel an qui, après tout, n’engagent personne ? Pourtant, le moins qu'on puisse en dire est qu'ils ont la vie dure ! J'ai même cru entendre quelques  mauvaises langues dire que c’est justement parce qu’ils n’engagent personne que les vœux ont la vie aussi dure, et qu’ils ne se sont jamais aussi bien portés que depuis que les agences de communication, les imprimeurs et maintenant certains e-vidéastes  plus ou moins éclairés se sont emparés du marché. Bien entendu, tout ceci n'est qu'un tissu de mensonges. En fait il y a dans ce rite consistant à formuler des souhaits pour la vie d’autrui comme une croyance (assez largement partagée) que cela suffira pour qu’ils se réalisent. Et si on y regarde de plus près, il y a également dans tout cela comme un léger parfum de superstition. Rien d’étonnant par conséquent à ce que, dans un monde dominé par le matérialisme, ils aient la vie aussi dure. Voilà donc une bonne nouvelle, c'est déjà ça de pris.

Il paraît que le philosophe Alain, pour le Nouvel An, souhaitait à ses amis ...de la bonne humeur !

Alors, au nom de cette si bénéfique superstition je vous dis à mon tour...

...Meilleurs vœux à tous ! 

Bonheur, bonne santé, prospérité, succès dans toutes choses entreprises, et surtout une inoxydable bonne humeur. N'est-ce pas elle qui conditionne tout le reste ?

(Texte librement inspiré d'un article blog de Sébastien Dubois).

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Le raisonnable et l’insupportable. Un texte d’Hubert Huertas

Le 07.10.2011, à 07:36, Hubert Huertas (dont je vous ai parlé dans un article précédent) nous lisait sur l'antenne de France Culture ce texte très bien senti , à mes yeux fort judicieux, même que "plus d'actualité que, ça tu meurs" :

« L’économie se venge toujours », écrivait Raymond Barre dans son livre « l’expérience du Pouvoir » publié chez Fayard en 2007. L’ancien Premier Ministre racontait comment il avait découvert que la politique était punie quand elle ignorait le réel. Faites des promesses non budgétées, et chaque euro investi dans vos discours en coûtera vingt fois plus au moment de payer la note.

Cette vérité officielle résume le conflit éternel entre l’ordre économique et l’ordre politique, en donnant l’avantage au premier. C’était pour ainsi dire une loi aussi incontournable que la gravitation universelle. A partir des années 80, avec l’avènement de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, ce primat de l’économie, devenu primat des marchés, a fait naître une théorie, qui divisait les hommes et les femmes politiques en deux catégories, les raisonnables et les déraisonnables. Les raisonnables acceptaient le monde tel qu’il va ("c’est comme ça et pas autrement..."), les déraisonnables imaginaient d’autres solutions, impossibles par définition, puisque le marché représentait la raison, et l’état providence la déraison.

Les derniers développements de la crise Grecque, et de la crise mondiale viennent de remettre en cause cette loi du raisonnable et du déraisonnable et c’est une révolution.

Le ministre allemand de l’économie, Philipp Rosler, un libéral pur jus qui tenait sur la dette grecque les discours les plus définitifs, en exigeant des plans d’austérité toujours plus rigoureux, est parti hier à Athènes avec des chefs d’entreprise et un nouveau catéchisme. « Dans un esprit de solidarité, a-t-il dit, il est du devoir de tous d’aider la Grèce à se remettre sur pied ». Il a prononcé ces mots déraisonnables : Solidarité, devoir, aide. Il veut même, paraît-il, augmenter la participation des banques.

Il s’est passé qu’un peu partout des mouvements de révoltes se lèvent, et que les Grecs n’en peuvent plus. Décréter qu’un retraité touchant 1200 euros doit en rendre 200 par mois, est sans doute raisonnable du point de vue de l’économie, mais insensé pour celui qui doit payer. A cette vitesse les états se délitent, et quand les états se délitent les économies s’effondrent.

Une nouvelle loi est donc en train de naître qui va modifier en profondeur la vie politique mondiale. Les notions de « raisonnable » et de « déraisonnable » vont devoir tenir compte de valeurs inédites : le supportable et l’insupportable.

Raymond Barre n’a peut-être pas eu tort de dire que « L’économie se venge toujours quand la politique l’oublie », mais il est mort trop tôt pour vérifier ce qu’on découvre aujourd’hui : la politique se venge aussi, quand l’ordre économique croit pouvoir se passer d'elle…

Pour ré-entendre cette chronique de vive voix :
http://www.franceculture.com/emission-le-billet-politique-d-hubert-huertas-le-raisonnable-et-l-insupportable-2011-10-07.html

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Philippe est parti…

Philippe

Je viens de perdre un ami très cher. Il s’appelait Philippe Supera, il jouait un petit peu de la guitare (Jasmine, sa Takamine…), était branché photo, mais c’était surtout un as de la programmation, d’internet, d’un autre monde possible et du cœur gros comme ça.

Je l’ai rencontré par…internet ! C’était le génial inventeur de TarifCom, un petit logiciel qui calculait en direct le montant de notre facture de téléphone à l’époque antédiluvienne où les forfaits illimités et gros débit n’existaient pas encore…

Philippe est devenu par la suite mon hébergeur, puis mon ami. Plusieurs étés de suite, il est passé à la maison avec son fils Léo à l’occasion des grandes vacances…

Sur ce petit film de retrouvailles aussi joyeuses que musicales, on devine plus qu’on ne voit Philippe, qui apparaît de manière fugace parmi les convives (attention, c'est dans les toutes premières secondes). C’est celui qui a des moustaches de gaulois, une chemise en jean, et qui tient le super appareil photo avec un objectif commak. Ce jour-là ils étaient venus, les uns et les autres, de St Barth, de St Trop, de la Suisse, de la Sarthe… se poser un peu, se croiser, se rencontrer par hasard pour quelques heures, quelques jours, à la maison. Après cette prise, on avait chanté « Because » des Beatles… à plein de voix, et Philippe s'est joyeusement époumoné avec nous. J'en ai encore le frisson.

Je ne trouve pas les mots pour dire à quel point ce type-là me manque... Dans un autre article je vous propose un texte écrit par Philippe. Ça s’appelle « Les zippés »…

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Un match de foot vu par quelqu’un qui n’aime pas ça…

J'aime pas le footAussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été complètement indifférent au football, et en même temps toujours au milieu des footeux.

Cela a commencé à l’école… Les instits, et plus tard les profs de gym, quand ils voulaient nous faire plaisir et avoir la paix pour une heure, nous disaient « Bon, ben vous n’avez qu’à faire un foot ! ».

A ce moment-là, tous mes camarades sautaient de joie, et moi je pensais « tu parles d’une poisse »…

En effet un gamin qui ne joue pas au foot finit toujours par s’entendre dire « bon, ça fait rien, on va te mettre dans les bois (ça voulait dire que j’allais être le gardien de but, poste détesté de la plupart des autres joueurs, allez savoir pourquoi).

J’ai donc passé pendant mes plus belles années des heures à me morfondre dans ma cage, sans arriver à me sentir le moins du monde concerné par ce qui se passait, sil l’on excepte les fois où j’entendais un boulet de canon siffler à mes oreilles, invariablement suivi une seconde plus tard par une poignée de types vociférant et gesticulant, bouches tordues et mimiques simiesques, manière bien particulière  de me signifier qu’il était pourtant facile à arrêter, celui-là…

j'aime pas le footUne fois, j’étais en terminale, mes potes m’ont convaincu d’aller assister à un match… c’était à Marseille, au stade vélodrome, en 1974 probablement… non seulement je me suis ennuyé à mourir, mais en plus les deux seules fois où je regardais ailleurs j’ai vu tout le monde se lever tout autour de moi, pour comprendre quelques secondes plus tard (décidément !) que la baballe était dans les bois, donc.

Je me suis bien jure de ne jamais y retourner, comme on peut l’imaginer. Aujourd’hui c’est mon fils aîné qui se passionne pour le foot, et particulièrement pour les rencontres disputées par cette fameuse Olympique de Marseille (l’OM, quoi)… apparemment cette équipe bouge encore, bien que j’aie depuis une sacrée lurette cessé de m’intéresser à ses exploits.

Et puis tout récemment je suis (re)tombé sur un passage de livre qui à mes yeux traduit à merveille mon sentiment d’extraterrestre par rapport à beaucoup de sports en général , et à celui-ci en particulier :


Je pensais à une promenade, le long des quais et à l’un de ces restaurants feutrés comme on en voit dans les films, des maîtres d'hôtel doucereux auraient été les complices de notre intimité ...

Dès qu'elle m'a aperçu, elle a brandi deux rectangles de papier bleuté qui se sont révélés être les billets permettant d'assister à une partie de football. C'est un jeu qui se joue avec un ballon en le frappant avec les pieds.

Nous nous y rendîmes.

Lorsque nous pénétrâmes dans les lieux, le béton vibrait. «Parc des Princes », pas de parc et plus de princes, mais c'est ainsi, environ trente milliers de personnes hurlantes, surtout un rougeaud derrière qui, le départ, a affirmé avec une force incroyable que l'arbitre n'avait pas de couilles. Étant donné la distance laquelle ils se trouvaient l'un de l'autre, cette affirmation ne pouvait relever que de la plus haute fantaisie. Il l’a pourtant proclamée une bonne centaine de fois durant la partie avec un entêtement admirable.
L'équipe en bleu était locale et j'ai pensé un instant ils étaient plus nombreux sur le terrain, mais Cécilia m’a expliqué que la chose était interdite. Simplement ils devaient courir plus vite. C'étaient «les Saint-Germain », ils m'ont paru courir vite en effet, mais pour peu de chose, tous ces jeunes gens semblaient guillerets mais un peu chiens fous alors que les rouges devant eux répugnaient manifestement à bouger.

Cécilia les soutenait car elle m'apprit qu'ils étaient bretons. Ils pratiquaient la tactique du menhir. Pendant l’entracte, qui s'appelle mi-temps, nous avons acheté sandwiches avec du saucisson et des bouts de salade fripée qui sortaient du pain. Les maîtres d'hôtel obséquieux étaient de sortie.

Ça a recommencé. Tout de suite le béton qui vibrait a tremblé et je me suis retrouvé seul assis. J'ai vu les fesses du type devant qui tressautaient de joie. 1 à 0 les bleus. J'ai dit à Cécilia que les rouges n'allaient pas se laisser faire et je pense qu'elle m'a été reconnaissante de cette preuve d'intérêt. Je ne me suis d'ailleurs pas trompé car, quelques minutes après, un Breton qui n'avait l'air de rien, a sauté en l'air et paf! Un but.

Silence total dans le stade. Cécilia jubilait. Je me suis penché vers elle et je lui ai chuchoté :
– Il leur faut un ailier de débordement pour effectuer des centres en retrait.
J'ai vu ses yeux s'arrondir, elle s'est reculée sur son siège pour m'examiner plus facilement dans ma totalité, et elle a proféré :
– Mais j'étais persuadée que tu n'y connaissais rien.
J'ai baissé le regard, modestement.
– J'ai joué un peu, autrefois ...

J'avais retenu cette phrase de haute tactique proférée quelques minutes auparavant par le monsieur qui émettait sur l'intégrité physique de l'arbitre des réserves sérieuses. Il est extrêmement agréable de se sentir être stupéfiant pour quelqu'un.

Finalement les deux équipes en sont restées au 1 à 1. En quittant nos places nous avons échangé quelques remarques bien frappées sur le peu d'envergure du match, j'ai précisé qu'il eût été préférable que l'arbitre possédât des couilles. Elle a été sur ce point tout à fait d'accord avec moi. Une grande soirée.

Dans le taxi, je lui ai fait jurer que ce serait la dernière. Je déteste toutes les formes de sport, aucune n'échappe à ma vindicte et, dans cette haine générale, le football occupe une place de choix.

Belles galères, un livre de Patrick Cauvin

Patrick Cauvin - Belles galères, Livre de Poche, 1993, P. 101 & suiv.

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Non seulement Dieu est mort, mais en plus le Diable a pris les commandes…

Je viens de terminer la lecture d'un véritable petit bijou de drôlerie qui "sans avoir l'air d'y toucher" met le doigt dans le mille sur...bien des choses. Il s'agit de l'histoire de l'arche de Noé, mais complètement "revisited" d'une manière on ne peut plus azimutée, on vous aura prévenus.
Je ne résiste pas au plaisir de vous retranscrire ici un extrait de la fin du livre...


C'était joué, avec la bénédiction divine le Diable a pris les commandes, expédié la Création en une petite semaine et depuis lors je peux vous dire qu'il n'a pas chômé. C'en est même impressionnant. Le Mal mondialisé, mais à l'échelle industrielle, en flux tendu.

Suffit de lire les journaux, des gros titres aux faits divers, les annonces matrimoniales, les avis de décès, tout ça sent la patte du Malin.

« Jeune femme, 39 ans au compteur, 48 kilos, bien de sa personne, origines et poitrine modestes, pas d'espérances, importants travaux à prévoir, un enfant (mais placé en apprentissage dans le Gâtinais), aimant la nature, la lecture, les animaux, les sorties et les plaisirs simples, petits besoins, se nourrissant d'un rien (thé, graines, abats), sachant faire la cuisine et ne rechignant pas aux travaux ménagers, même lourds, ouverte aux exigences sexuelles, apports en industrie uniquement, étudie toutes propositions pour refaire sa vie et oublier inavouable passé assez char; avec monsieur même gros et laid, graveleux et cauteleux, sale et vieux. Très bonne situation exigée, belle aisance financière indispensable pour parer à toutes éventualités. Fumeurs ou alcooliques acceptés. Si possible pas d'enfants à charge ni de trop dispendieuses pensions alimentaires. Une résidence secondaire sur la Côte d'Azur serait un plus. Économiquement faibles et amoureux transis s'abstenir: Grabataires, sur dossier uniquement. Merci d'envoyer lettre de motivation, feuille d'imposition + ISF, détail turpitudes et éven­tuellement photos au Journal, qui transmettra. » C'est pas diabolique, ça?

J'en vois qui doutent. Des idéalistes. Il y a donc de dangereux idéalistes dans la salle. Des partisans du monde ancien, des nostal­giques du Bien, des francs-tireurs de Dieu, des lecteurs de Paul Claudel.

[…] Alors voilà. Le patron, le nouveau taulier, c'est le Diable. Point, à la ligne. Aussi simple que ça. Dieu est à la retraite. Bien sûr au début ça dérange un peu, mais on s'y fait. Croyez-moi. Assez vite, pour certains, si vous voyez ce que je veux dire. L'avantage c'est qu'on donne moins à la messe. Vous le saviez? Non? Convaincu, maintenant? Oui ? Content ? Vraiment ? Bravo ! Dire qu'il y a encore moins d'une heure vous pensiez que c'était l'amour qui gouvernait le monde, avec la bonté, la gentillesse, les nobles sen­timents, l'entraide, cette foutue beauté inté­rieure, la charité, la foi, l'espérance, les vertus cardinales, et tous ces trucs de catéchisme! Vous vous coucherez moins bête ce soir […]. Ça requinque, le Mal, mieux que le Viagra. Le Diable sera content, je l'informe­rai personnellement de votre toute récente prise de conscience, tardive, certes, mais sin­cère.

[…] Notez que si le Diable est le nouveau patron, ça explique bien des choses; tout devient plus cohérent, je dirais même repo­sant. Pas étonnant que les robinets fuient, que les gardiennes piquent votre courrier, que l' Afrique crève à petit feu, que le denti­frice reste ouvert, et qu'on vende des armes aux enfants. Que les abricots ne sentent plus les abricots, que les femmes sédui­santes passent sans me voir, que les lecteurs n'achètent pas mes livres ! Sans compter le bus qui démarre juste sous vos yeux quand il pleut, le stylo qui fuit, la casserole qui attache, le sparadrap qui colle, le code qu'on a oublié, la petite robe qui vous bou­dine, une haleine de cheval au pire moment, qui devait être le bon – et le banquier qui vous boude une petite facilité de caisse. Inutile de se révolter contre tout ce qui va mal – sans parler des tremblements de terre, de la faim dans le monde, des atten­tats. C'est normal que ça aille à vau-l'eau, voyons, c'est fait pour ça, c'est dans l'ordre des choses, Dieu n'existe plus, c'est le Diable qui gouverne. Une fois qu'on l'a compris, on respire, on respire mieux. On est libéré. L'ordre des choses. Faire une crasse à son prochain ne porte plus à conséquence. Au contraire. C'est civique. On vous décorera pour moins que ça.

Non, vous doutez toujours? Il vous faut des preuves? Des trucs tangibles où mettre les doigts? Vous en êtes encore là! L'Arche, ça ne vous a pas suffi? J'ai affaire à des esprits forts, ce soir. Un conseil tout simple, facile à mettre en pratique : faites-vous votre propre opinion, observez votre belle-sœur, votre voisin de palier, vos collègues de bureau, votre gardienne, votre directeur général, vos propres enfants, votre amant, votre maîtresse. Voyez ce petit air diabolique qu'ils ont tous au coin de l'œil, qui s'allume quand ils veulent vous convaincre de faire quelque chose dont vous n'avez nulle envie – et vous tout pareil, et moi, et mon éditeur, c'est le signe, nous sommes tous enrôlés dans les bataillons du Diable! Ça va valser! Ça va donner! C'est la revanche des otaries! [...] Adieu.

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Né à Strasbourg en 1959, Vincent Wackenheim habite à Paris près du lion de Denfert. Il déplore de n'avoir pu prendre part au Déluge, et n'a jamais rencontré Noé. Alors il nous révèle leur véritable histoire. Un récit mordant et jubilatoire. Amis des bêtes et des hommes s'abstenir.

« En gros, pour Noé, il y a les animaux qu'on mange, ceux (et surtout celles) qu'on caresse, ceux qui bossent, ceux dont on fait des manteaux ou des pulls, ou des boîtes à gants en galuchat, à la limite ceux qui sont juste jolis, mais les autres, la grande majorité, les moches, ceux qui ne servent à rien, les pas bons, les tout durs, les piquants, ceux qui sentent mauvais, ceux dont le nom est imprononçable, la mygale de Rameshwaram, par exemple (Poecilotheria hanumavilasumica), ou le crapaud de Holdridge (lncilius holdridgei), ou la musaraigne-éléphant (Rhynchocyon udzungwensis), pourquoi diable les embarquer? [ ... ] Noé, la biodiversité, ça n'était pas son truc. »

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