Le raisonnable et l’insupportable. Un texte d’Hubert Huertas

Le 07.10.2011, à 07:36, Hubert Huertas (dont je vous ai parlé dans un article précédent) nous lisait sur l'antenne de France Culture ce texte très bien senti , à mes yeux fort judicieux, même que "plus d'actualité que, ça tu meurs" :

« L’économie se venge toujours », écrivait Raymond Barre dans son livre « l’expérience du Pouvoir » publié chez Fayard en 2007. L’ancien Premier Ministre racontait comment il avait découvert que la politique était punie quand elle ignorait le réel. Faites des promesses non budgétées, et chaque euro investi dans vos discours en coûtera vingt fois plus au moment de payer la note.

Cette vérité officielle résume le conflit éternel entre l’ordre économique et l’ordre politique, en donnant l’avantage au premier. C’était pour ainsi dire une loi aussi incontournable que la gravitation universelle. A partir des années 80, avec l’avènement de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, ce primat de l’économie, devenu primat des marchés, a fait naître une théorie, qui divisait les hommes et les femmes politiques en deux catégories, les raisonnables et les déraisonnables. Les raisonnables acceptaient le monde tel qu’il va ("c’est comme ça et pas autrement..."), les déraisonnables imaginaient d’autres solutions, impossibles par définition, puisque le marché représentait la raison, et l’état providence la déraison.

Les derniers développements de la crise Grecque, et de la crise mondiale viennent de remettre en cause cette loi du raisonnable et du déraisonnable et c’est une révolution.

Le ministre allemand de l’économie, Philipp Rosler, un libéral pur jus qui tenait sur la dette grecque les discours les plus définitifs, en exigeant des plans d’austérité toujours plus rigoureux, est parti hier à Athènes avec des chefs d’entreprise et un nouveau catéchisme. « Dans un esprit de solidarité, a-t-il dit, il est du devoir de tous d’aider la Grèce à se remettre sur pied ». Il a prononcé ces mots déraisonnables : Solidarité, devoir, aide. Il veut même, paraît-il, augmenter la participation des banques.

Il s’est passé qu’un peu partout des mouvements de révoltes se lèvent, et que les Grecs n’en peuvent plus. Décréter qu’un retraité touchant 1200 euros doit en rendre 200 par mois, est sans doute raisonnable du point de vue de l’économie, mais insensé pour celui qui doit payer. A cette vitesse les états se délitent, et quand les états se délitent les économies s’effondrent.

Une nouvelle loi est donc en train de naître qui va modifier en profondeur la vie politique mondiale. Les notions de « raisonnable » et de « déraisonnable » vont devoir tenir compte de valeurs inédites : le supportable et l’insupportable.

Raymond Barre n’a peut-être pas eu tort de dire que « L’économie se venge toujours quand la politique l’oublie », mais il est mort trop tôt pour vérifier ce qu’on découvre aujourd’hui : la politique se venge aussi, quand l’ordre économique croit pouvoir se passer d'elle…

Pour ré-entendre cette chronique de vive voix :
http://www.franceculture.com/emission-le-billet-politique-d-hubert-huertas-le-raisonnable-et-l-insupportable-2011-10-07.html

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