L’énigme de la maîtresse qui crie

L'énigme de la maîtresse qui crie. Une nouvelle de Bernard Lamailloux

C'était quelques jours après la rentrée de septembre, pendant la traditionnelle réunion de parents. La maîtresse du Cours Préparatoire nous a très gentiment accueillis, en nous invitant à nous asseoir sur les bancs de la salle de classe, devant les petits pupitres de nos enfants. C'est fou ce qu'on pouvait avoir l'air patauds, tous, avec nos sourires niais et nos petits hochement de tête gênés...

Moi je me suis assis à la place de ma fille, mais une fois installé je ne savais plus trop où me mettre, justement. Par bonheur, ma bonne copine Martine a fini par surgir sur la petite chaise d'à-côté, ce qui est à la réflexion parfaitement logique, vu que nos petites crevettes sont voisines de bureau.

Au milieu des odeurs de cartes murales et de colle à papier, la dame se met alors à parler. Toute nimbée du silence qui vient brusquement de s'instaurer, elle nous raconte tranquillement des tas de choses, le programme, les premiers contacts dans la classe, et mille points de détails tout aussi cruciaux pour nos gamins qui sauront tous lire avant la fin de l'année, en principe...

D'après ce qu'elle nous dit, l'apprentissage de la lecture est à la fois toute une technique et toute une alchimie. Mais moi je n'écoute déjà plus... les autres, je sais pas, mais en ce qui me concerne je suis littéralement ensorcelé.

D'abord par ce visage. Paix, harmonie, regard clair, droit, calme, déterminé mais bienveillant. Les pommettes sont très hautes, le sourcil volontiers haussé en un perpétuel étonnement somme toute très positif. Cheveux mi-longs, très sages, plutôt roux, me semble-t-il. La bouche sourit très gentiment, en accord avec les mots qui arrivent tout naturellement, tranquilles. Comme si rien au monde n'était plus normal.

Tiens, justement, parlons un peu de cette voix : chaude, pleine,  violoncelle, d'une musicalité parfaite. Juste ce qu'il faut pour arriver à me mettre dans un état second. Heureusement qu'elle est en train de dire "Vous serez gentils de bien vouloir recouvrir livres et cahiers" et non pas "Tenez, Monsieur, je vous prête mon stylo, signez ici", parce que je crois bien que je serais en train de m'endetter pour le restant de mes jours. Avec en prime une expression que tous les santonniers de la région pourraient se dépêcher de venir croquer, des fois que l'inspiration leur manque au moment où ils doivent façonner le ravi de la crèche.

Vous ai-je parlé des mouvements que faisait la dame ? Non ? ... Où donc avais-je la tête , Encore là-bas, bien sûr... alors laissez-moi vous y ramener juste encore un peu :

...Et vas-y que je t'esquisse sans crier gare un ravissant pas de côté pour montrer les dessins qui ont déjà été réalisés... voilà maintenant les deux bras qui montent très lentement pour accompagner une phrase sur la "progression des rythmes scolaires", puis les revoilà qui redescendent, parfaitement synchrones, avec une grâce infinie, comme dans une documentaire sur les oiseaux, quand l'albatros arrive sur son nid, séquence ralenti.

Déjà que le scénariste, le metteur en scène le preneur de son et l'actrice bien sûr étaient au top... faudra aussi penser à féliciter le chorégraphe, ou l'entraîneur, je sais pas, pour ce parcours sans faute. Tiens, c'est pas compliqué, à la fin il a fallu que je me retienne d'applaudir !

***

Le lendemain matin, ma petiote s'interrompt en plein petit-déjeuner et, la bouche toute barbouillée de chocolat, elle me demande tout à trac "alors, t'as vu la maîtresse, est-ce qu'elle a crié ?"

Stupeur et consternation sont dans un bateau, juste sous mon crâne, et je me demande bien lequel des deux a bien pu faire tomber l'autre. Soit je suis marteau, soit j'ai mal entendu, ou peut-être encore me suis-je trompé de salle hier soir...

...Mais non. Après les quelques vérifications d'usage, il apparaît clairement que ma fille a bien dit "crié" et que nous parlons bien tous les deux de la même personne.

"Allons mon enfant, ce n'est pas possible, une maîtresse ne peut pas crier... enfin, une autre, peut-être, je sais pas, mais en tout cas pas CETTE maîtresse, tu dois te tromper... si tu as déjà entendu cette si charmante dame élever un tout petit peu la voix c'est sans doute parce que... je sais pas, moi, elle fait peut-être partie d'une chorale, et qu'elle a dû se laisser aller à esquisser quelques vocalises, histoire d'en faire aimablement profiter la cantonade...

- Alors là c'est même pas vrai ! Cette Cantonade je sais même pas qui c'est,  en tout cas elle est pas dans ma classe ! Ni Vocalise non plus ! Et la maîtresse elle crie très fort, vraiment pour nous gronder, à chaque fois qu'on fait des bêtises, ou trop de bruit, ou qu'y'en a un qui est pas sage, ou qui l'énerve !".

Je connais trop ce sourcil froncé, ces petits poings résolument plantés sur les hanches, cette expression mêlée de colère non feinte et de désarroi incommensurable pour comprendre, sans aucun doute possible, l'intolérable sentiment d'injustice qui vient d'envahir mon p'tit bout d'chou.

Du coup, cet instant historique marqua pour moi le début de "l'énigme de la maîtresse qui crie".

***

maîtresse

Oh ! l'enquête en elle-même ne prit pas beaucoup de temps... elle fut même rondement menée. Grandeurs et vicissitudes de la vie à la campagne, au bout de trois ou quatre coups de fil ma religion était faite. Cette dame était globalement adorable, très posée, très gentille, et dans l'ensemble plutôt respectée et appréciée de ses élèves mais enfin le fait était là, incontournable. Elle portait en même temps avec elle une réputation solidement établie : celle d'élever souvent la voix, parfois de manière aussi inattendue qu'inopinée. Les enfants des autres classes disaient aux nôtres : alors, t'es tombé sur la maîtresse qui crie ?"

J'en restai, j'en suis encore tout déboussolé. Le fait que la maîtresse crie n'était pas à proprement parler un drame en soi. Apparemment cela ne traumatisait pas vraiment les enfants, d'ailleurs ma fille l'aimait beaucoup, même qu'à plusieurs reprises elle est allée au cours de cette année-là, lors de ces moments de tension diplomatique intolérable que connaissent parfois les cours de récréation, se réfugier dans les jupes de la maîtresse en question, laquelle a systématiquement accueilli en pareil cas ma pitchounette avec une patience et une abnégation infinies.

Non, ce qui me gêne, c'est que je n'arrive pas, encore aujourd'hui, à établir la cohérence de tout cela. Oh, bien sûr, cela ne m'empêche pas de dormir, loin s'en faut. Le plus souvent d'ailleurs je n'y pense même pas, nous avons tous nos chats à fouetter et nos familles à nourrir...

...Mais depuis lors, à chaque fois que je croise cette dame, je brûle d'une curiosité qui, pour être habituelle, n'en demeure pas moins insatisfaite. Je lui adresse toujours un cordial bonjour, auquel elle ne manque d'ailleurs jamais de répondre, mais à chaque fois j'enrage de ne pas avoir le culot de me planter là, en face d'elle, et de lui demander "S'il vous plaît, Madame, j'ai un service à vous demander : pourriez-vous avoir l'obligeance de vous mettre en colère devant moi là tout de suite là maintenant, et crier très fort un bon coup parce que je suis vraiment très curieux de voir comment ça fait ?"

Si je pensais une seconde que cela puisse être suivi d'effet, je jure que je serais capable de dire ces choses-là, aussi incongrues soient-elles...

...Au lieu de cela, je passe toujours mon chemin, vaquant déjà vers d'autres besognes, ou encore regardant machinalement (si je suis en voiture) les bribes de sourire s'accrochant encore à ma gueule enfarinée au moment où je croise inopinément mon propre regard dans le rétroviseur.

Voilà. Le temps qui a passé n'a rien résolu pour autant. Aujourd'hui encore, l'énigme de la maîtresse qui crie reste pour moi tout entière. Si un jour j'arrive à trouver la clé, je vous raconterai. Promis.


Nouvelle écrite dans les années 2000 par Bernard Lamailloux lors d'un atelier d'écriture.

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