Paris – Sainte Victoire

Paris Sainte Victoire. Une nouvelle inédite de Bernard Lamailloux

Paris Gare de Lyon, 16h53. Aussitôt installé je me pelotonne contre la fenêtre, car je sais que le paysage vire au grandiose dans quelques minutes, sur les bords de Seine. Pour accompagner ce moment je cale soigneusement dans mes oreilles les écouteurs de mon baladeur. Tout autour, les voyageurs lancent parfois un regard surpris ou amusé vers ce monsieur en costard avec des écouteurs dans les oreilles.

Paris - Sainte-VictoireA un moment, nous passons très près d’une forêt, la vitesse m’empêche de distinguer les arbres, les détails, tout ceci sur la voix de Richard Desjardins qui chante « Les Yankees », et le rythme syncopé s’accorde parfaitement à l’image. Au moment où ça se calme en un interminable point d’orgue (« Qui est le chef ici ?... Qu’il se lève… alors le soleil se leva ») notre TGV a le bon goût de franchir une immense vallée, et le paysage vire franchement au majestueux, tendance « plus panoramique que ça tu meurs ».

Devant moi une maman éprouve quelques difficultés à occuper ses deux enfants (dans les 7, 8 ans) qui commencent à s’ennuyer ferme et à le manifester avec une insistance grandissante. La dame qui contrôle les billets arrive justement à leur hauteur, et elle fait une chose à laquelle je ne m’attendais absolument pas : elle demande tout de go au petit garçon et à la petite fille s’ils ont envie de contrôler le reste du wagon avec elle. Ils acceptent, ravis de l’aubaine, et la dame se retrouve escortée de deux petits assistants arborant fièrement d’inestimables trésors, à savoir une pince à troutrous pour l’un et une sacoche pour l’autre.

L’œil démesuré du petit bonhomme à chaque fois qu’il actionne la pince (sous le contrôle de la dame qui lui confie les billets au fur et à mesure) vaut bien son pesant de cacahuètes. Arrivée à la moitié du wagon, la contrôleuse leur intime (gentiment) l’ordre d’échanger leurs trésors (mesure fort avisée… elle doit elle-même avoir des enfants).

Quand les petits retournent vers leur mère, ils ont un sourire jusqu’aux oreilles et les yeux remplis de souvenirs indélébiles. Ils paraissent éprouver la plus grande des sérénités, ne pensant plus du tout à tracasser leur maman, qui sourit elle aussi. Du coup, le silence reprend ses droits.

19h40. Je devine plus que je ne la vois la silhouette de la montagne Sainte-Victoire, la gare d’Aix-en-Provence TGV n’est plus très loin. Les gens se lèvent avec un tout petit peu trop d’avance, l’un d’entre eux ayant donné sans le vouloir le signal de départ (ou plutôt d’arrivée) en se levant brusquement, son bagage à la main. Du coup tous ceux qui doivent descendre aussi l’imitent. Sauf moi, qui décide de rester assis le plus longtemps possible, afin de pouvoir profiter jusqu’au bout de cette petite parenthèse de trois heures dans ma vie.

…Comme si on pouvait étirer le temps !


Nouvelle écrite par Bernard lamailloux à l'occasion d'un concours organisé par la SNCF.

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