Un moment de suspension…

 

Un moment de suspension...

Alors là pour le coup, quand on me parle de moment de suspension je vois très précisément. Je peux même ajouter que mon quotidien en est rempli, de ces moments-là :

Imagine : tu es installé devant ton ordinateur, dans ton cabanon au fond du jardin, tu as entamé une journée particulièrement dense (la routine, quoâ !), où se mêlent :

- Des mails, qui tombent de partout, à part peut-être l'Élysée et la Nasa...

- Des petits grigris qui viennent te sonner sur l'écran : Vroooooom, as-tu pensé à rappeler le client Duschmoll ? J'espère que quand tu liras ça, ce sera fait, banane, sinon t'as tout faux ! (oui, je sais, je sus très familier avec moi-même quand je me laisse des messages dans le temps...)

- Y'a aussi un plan de cours à finir pour avant hier... enfin, pour demain... qu'est-ce que je vais pouvoir leur raconter ? Quel TP tordu, quelle consigne pas trop banale vais-je pouvoir dégainer ?

- Et ce bout de programme à terminer et à livrer de toute urgence par "le net", cette tarte à la crème des technologies nouvelles qui empêche peut-être le face-à-face, et tue la communication véritable de tous les dinosaures avides d'authentique, mais qui en même temps m'évite de prendre la bagnole et de foncer à la Poste avec mon petit paquet disquette urgent et de trépigner derrière trois personnes qui font la bise au préposé avant de lui raconter leur vie.

Y'aurait aussi des tas de trucs comme, je sais pas moi, cette musique à mixer là maintenant là tout de suite, parce que... justement, parce que sinon je ne le ferai JAMAIS.

...Et là, pendant que je suis en apnée dans le virtuel le plus total, dans un cirage nirvana à couper au couteau, un rêve éveillé à faire pâlir de jalousie tous les bouddha de la galaxie, voilà-t-y pas que la fameuse suspension fait soudainement irruption sans crier gare en plein dans mon petit univers, et ceci sous les traits successifs (et parfois simultanés !) de :

- Ma fille, qui arrive en pleurs parce que "son frère l'a traitée"...

- Mon fils (le grand), qui rapplique trois secondes plus tard pour me vociférer un supplément d'information, genre "Alice, t'es qu'une menteuse !"

- Ou encore c'est le visage de ma chère et tendre, qui commence toujours ses interventions par un "tu m'entends, là ?..." et qui enchaîne, après m'avoir laissé le temps de respirer disons trois gros dixièmes de seconde, par "Bon, là j'y vais. Y'a le bain des petits à faire. Paul n'a pas fait ses devoirs, à moins le quart tu ouvres le four et tu rajoutes une boîte de maïs, et si madame Toupargel appelle, tu lui dis que c'est comme d'habitude".

Dans tous les cas c'est de la suspension majuscule, gigantesque, authentiquement moulée à la louche. De la suspension d'anthologie comme on n'en fait plus. Je vous raconte :

Dans un premier temps je n'y comprends rien. Quelques secondes après je sors un peu des limbes mais j'y comprends toujours rien. Alors le miracle se produit, et à chaque fois, pour une découverte c'est une découverte :

Alice a des super tresses ce matin, et les quelques petits cheveux qui se sont échappés en vrac dans son cou font comme un petit nuage, vraiment craquant tout plein. Choupette jaune vif à gauche, rose fluo à droite, si Dieu n'existe pas, j'espère qu'il a une excuse valable...

Paul a grandi. Depuis combien de temps ne l'ai-je pas regardé, je veux dire regardé vraiment ? Il a encore cet air à la fois grave et amusé si typique des gamins de onze ans !

Florence a mis son blouson "Degré 7", le bleu, un peu brillant. On jurerait qu'elle va guider un troupeau de touristes à travers le Queyras, ou quelque-chose dans ce goût-là. Elle est vraiment canon...

Mais il faut croire que je leur fais une tête pas vraiment à la hauteur de la circonstance, alors forcément ils finissent tous par battre en retraite, comprenant que ce vieux grigou barbu est encore complètement à côté de la plaque. La porte du cabanon se referme alors sur quelques dernières bribes de phrases, proférées à toutes fine utiles, mais sans y croire vraiment...

"De toute façon c'est toujours pareil : Rody me prend tous mes jouets, et Paul profite toujours qu'il est le plus fort pour mettre le programme qui l'intéresse, moi je voulais voir les Razmoquettes !"...

"Bon, papa, je vois bien que tu es occupé, je te laisse, mais tu sais, Alice se fait toujours plaindre mais en vérité c'est ELLE qui commence toujours à m'embêter..."

"Bon, j'ai compris. Je te dis plus rien. De toute façon ça sert à rien, autant parler à un mur... mais bon, tu pourras pas dire que je t'aurai pas prévenu.."

Ils sont vraiment adorables, tous... et dire qu'ils croient dur comme fer que je n'ai rien capté !


Cette nouvelle a été écrite en 2001 par Bernard Lamailloux lors d'un atelier d'écriture.

Tous les textes de Bernard Lamailloux