Il y a une trentaine d'années, j'ai franchi le pas : plutôt qu'un piano acoustique, j'ai acheté un Clavinova, l'un de ces pianos numériques d'appartement qui commençaient à envahir le marché. Pour moi, les avantages étaient évidents. Le son reproduisait plutôt bien celui d'un piano à queue (et même de quelques autres instruments). Le toucher me semblait réaliste et agréable. Et surtout – argument imparable pour quelqu'un qui déteste les corvées récurrentes – pas besoin de faire venir l'accordeur deux fois par an.
J'étais ravi de mon acquisition. Jusqu'à ce que je commence à recevoir des visites.
Des critiques aussi unanimes que contradictoires
Curieusement, tous ceux qui possédaient un « vrai piano » et qui essayaient le mien lui trouvaient mille défauts. Le plus étrange ? Ces critiques étaient souvent radicalement contradictoires.
Pour certains, le toucher était bien trop lourd, presque pénible. Pour d'autres, il était au contraire beaucoup trop léger, proche de celui d'un orgue. Même chose pour la sonorité : trop métallique selon les uns, trop moelleuse selon les autres. Chacun y allait de son diagnostic péremptoire, mais tous convergeaient vers la même conclusion : mon Clavinova était décidément trop loin d'un « vrai piano ».
Au début, ces remarques m'ont déstabilisé. Avais-je fait une erreur ? Mon oreille me jouait-elle des tours ? Puis j'ai fini par comprendre ce qui se passait réellement.
Le piège du référentiel unique
Il existe une infinité de sonorités et de touchers pour ce qu'on appelle « un vrai piano ». Un Steinway ne sonne pas comme un Bösendorfer. Un piano droit n'a rien à voir avec un piano à queue. Et même deux pianos de la même marque, selon leur âge, leur entretien et leur environnement, peuvent présenter des caractéristiques très différentes.
Mais chacun de mes visiteurs avait pour point de référence son propre piano. Celui qu'il avait chez lui, qu'il connaissait par cœur, dont il avait mémorisé chaque nuance. Tout ce qui s'en écartait devenait automatiquement « faux », « artificiel », « pas authentique ».
Le plus révélateur ? Je suis convaincu que la plupart de ces visiteurs n'auraient pas remarqué grand-chose en essayant un piano acoustique dont le toucher et la sonorité se seraient écartés autant (voire davantage) de leur propre instrument que mon Clavinova. Sauf qu'il y avait un élément qui changeait tout : ils savaient qu'ils avaient affaire à un instrument électronique.
Et cela suffisait à activer un puissant biais de confirmation. Ils cherchaient – consciemment ou non – tous les détails qui viendraient étayer leur a priori négatif. Le simple fait de savoir que ce n'était « pas un vrai piano » orientait leur perception, aiguisait leur sens critique, les rendait intransigeants sur des détails qu'ils auraient probablement ignorés face à un instrument acoustique.

L'IA générative, nouveau Clavinova de notre époque ?
En observant les réactions du public face au phénomène de l'intelligence artificielle générative, je ne peux m'empêcher de faire le parallèle.
Là encore, les critiques sont aussi unanimes que contradictoires. L'IA serait à la fois trop froide et trop émotionnelle. Trop prévisible et trop aléatoire. Trop consensuelle et trop clivante. Incapable de créativité et dangereusement créative. Chacun semble projeter sur ces outils ses propres craintes, ses propres attentes, son propre référentiel de ce que devrait être « l'intelligence » ou « la création ».
Et comme pour mon Clavinova, le simple fait de savoir qu'on a affaire à une machine suffit souvent à orienter le jugement. Combien de textes générés par IA seraient passés inaperçus si on ne vous avait pas dit qu'ils venaient d'un algorithme ? Combien d'images auraient été admirées sans qu'on y trouve à redire, si on ne connaissait pas leur origine ?
Le biais de confirmation joue à plein. On cherche la faille, la preuve de l'imposture, le détail qui trahira la nature artificielle de la production. On devient soudain d'une exigence qu'on n'aurait jamais eue face à une création humaine médiocre. Certains iront jusqu'à revendiquer cette position : « Je préférerai toujours une médiocrité humaine à une excellence artificielle. » Soit. Reconnaissons au moins l'honnêteté de ce parti pris – mais admettons aussi qu'il relève plus du dogme que de l'analyse rationnelle.
L'histoire nous apprend l'humilité
Pourtant, l'histoire des technologies devrait nous inciter à plus de prudence dans nos jugements définitifs.
L'histoire nous raconte que les premiers démarcheurs de téléphonie assuraient avec un aplomb incroyable : « Demain, vous n'aurez peut-être plus besoin de vous déplacer pour aller écouter un chanteur d'opéra ! » À l'époque, cette prédiction semblait dérisoire, presque ridicule. Aujourd'hui, nous écoutons effectivement de l'opéra chez nous – et bien plus encore. La vision était juste, seules les modalités ont évolué (cet exemple est développé dans la vidéo "Ces changement qui font peur").
Pensez aussi à Kodak, qui a inventé l'appareil photo numérique dans les années 1970... avant de l'enterrer soigneusement, persuadé que cela tuerait son lucratif marché de la pellicule. On connaît la suite : Kodak a fini par être tué par sa propre invention, développée entre-temps par d'autres.
Ces exemples nous rappellent une vérité essentielle : nous sommes généralement très mauvais pour anticiper quelles fonctionnalités d'une technologie naissante deviendront cruciales demain.
Épilogue : quand le « défaut » devient un atout
Mon vieux Clavinova me sert encore aujourd'hui. Tous les jours, en fait.
Par un heureux hasard, il faisait partie des tout premiers claviers dotés d'une sortie MIDI (Musical Instrument Digital Interface) – en gros, un langage universel permettant aux instruments de « parler » aux ordinateurs. À l'époque, c'était anecdotique. Aujourd'hui, dans le cadre de mon home studio, cela fait de mon instrument un « clavier maître » de 88 touches lourdes, capable de piloter des milliers de sonorités différentes via des banques de sons professionnelles.
L'instrument « limité », celui qui « ne sonnait pas comme un vrai piano », est devenu bien plus polyvalent que n'importe quel piano acoustique. Et tout cela grâce à une fonction que personne ne valorisait vraiment il y a trente ans.
Alors oui, que deviendront les IA génératives dans l'avenir ? Bien malin qui pourrait le prévoir aujourd'hui avec certitude.
Peut-être que certaines de leurs « limitations » actuelles se révéleront être des atouts insoupçonnés. Peut-être que des fonctionnalités aujourd'hui jugées secondaires deviendront essentielles. Peut-être que dans trente ans, on se demandera comment on a pu vivre sans elles – ou comment on a pu les critiquer avec autant d'assurance.
En attendant, gardons-nous de juger trop vite. L'histoire des technologies nous enseigne que nos certitudes d'aujourd'hui font souvent les sourires de demain. Mon Clavinova, avec ses touches qui « ne ressemblent pas à un vrai piano », continue de me le rappeler chaque jour.
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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