La franchise revendiquée, ou l’art de blesser sans se salir les mains

La franchise est le moyen le plus déguisé d'être malveillant à coup sûr.

Henry Bataille, Poliche, 1906

Il existe une petite phrase que vous avez sans doute déjà entendue, prononcée avec une tranquille assurance : "Moi, au moins, je suis franc(he), je dis les choses. Le positif comme le négatif." Elle sonne comme une profession de vertu, souvent accompagnée d'un sourire un peu supérieur — comme si dire les choses suffisait, à lui seul, à s'exonérer de leur impact sur celui qui les reçoit.

Il y a là, me semble-t-il, l'art consommé de la fausse franchise — une imposture intellectuelle qu'Henry Bataille avait déjà repérée, en 1906, dans sa pièce Poliche : la citation ci-dessus n'a pas pris une ride. J'avais d'ailleurs effleuré ce sujet, à la marge, dans un précédent article sur les mots qui rassurent. Cette fois, j'aimerais y aller franchement (c'est le cas de le dire).

L'imposture de la franchise revendiquée

Une probité d'opérette

Écoutez ces personnes qui se targuent de dire "le positif comme le négatif", sans se poser de questions existentielles. Elles s'en réclament comme d'une éthique personnelle — une sorte de probité d'opérette qu'elles endossent avec une fierté tranquille.

Le problème, c'est qu'un examen un peu attentif de leurs propos réels révèle presque toujours un déséquilibre flagrant : à l'épreuve des faits, le "négatif" y occupe en réalité une place bien plus large que le "positif". Ainsi, la formule promet un équilibre qu'elle ne tient jamais. Dire "je dis tout" devient alors un totem, un genre de laissez-passer qui dispense de toute vigilance sur l'impact de ce qu'on énonce. La franchise proclamée n'est plus un moyen d'être vrai ; elle devient une fausse franchise, une autorisation à être dur à l'excès, sans jamais avoir à en répondre.

L'effet ricochet

Mais l'imposture ne s'arrête pas là. Il y a un second mouvement, plus sournois encore : en se drapant dans cette vertu autoproclamée, ces personnes rétrogradent du même coup, par ricochet, toutes celles et ceux qui font simplement preuve d'intelligence émotionnelle dans leur communication. Le message implicite est limpide : "toi, tu prends des gants, donc tu n'es pas honnête."

Il arrive même que ce sous-entendu soit verbalisé sans détour, sur un mode ouvertement agressif : "Toi, tu fais ce que tu veux, mais moi au moins je ne prends pas de gants." La formule a des allures de défi — et elle installe, en creux, une hiérarchie : d'un côté les "vrais", de l'autre les "hypocrites". Cette probité de carnaval ne sert donc pas seulement à s'absoudre soi-même ; elle sert aussi, et peut-être surtout, à se hisser un cran au-dessus des autres (qui se retrouvent du même coup rabaissés au passage).

Le test de démasquage

Le test de la fausse franchise

Comment démasquer alors la vraie franchise de son imitation ? Il existe, je crois, un critère assez simple : une personne réellement franche n'a jamais besoin de le proclamer. La franchise ne se présente pas en préambule de chaque échange ; elle se constate, dans la durée, à l'usage.

Dès qu'il y a revendication, il y a donc matière à suspicion. Le test ne porte pas sur le contenu du propos — a-t-on dit quelque chose de vrai ou de faux — mais sur la posture de celui qui parle. Du coup, se déclarer franc, c'est déjà, d'une certaine manière, ne plus l'être tout à fait : c'est instrumentaliser la vérité au service d'une image de soi.

Persécuteur, malveillance et sécheresse

En Analyse Transactionnelle, cette posture porte un nom : celle du Persécuteur (ou requin). De fait, malveillance affichée et sécheresse de cœur ne sont, à y regarder de près, que deux expressions d'un même mécanisme — l'une active, l'autre par omission, mais toutes deux fondées sur le même déni de l'autre.

Un exemple volontairement caricatural de persécuteur, entendu un jour dans un séminaire d'Analyse Transactionnelle, illustre bien ce ressort : "Il n'était pas dans mes intentions de trancher votre bras à hauteur du poignet, mais il se trouve que vous portiez une montre que je convoitais." La phrase fait sourire par son excès, mais elle démasque un mécanisme bien réel : la séparation artificielle entre l'intention déclarée et l'impact produit. "Je ne voulais pas vous blesser, je voulais juste dire la vérité" fonctionne exactement sur ce modèle. Elle démontre, au passage, le peu de cas que l'intéressé fait de l'existence même des autres — qui ne peuvent alors être, à ses yeux, que "soumis" ou "vaincus".

On pourrait presque enrichir là l'inventaire des jeux psychologiques chers à Éric Berne — ces scénarios relationnels répétitifs, à bénéfice caché, que l'Analyse Transactionnelle a répertoriés. Celui-ci pourrait s'intituler : "Regarde comme je suis honnête."

Le juste milieu occulté

Une fausse dichotomie

Opposer systématiquement franchise et hypocrisie, comme s'il n'existait que ces deux pôles, relève d'un raisonnement à l'emporte-pièce. C'est un peu comme affirmer que l'amour est le contraire de la haine, comme si l'indifférence n'existait pas entre les deux. Réduire un spectre à deux extrêmes, c'est toujours manquer de hauteur — et c'est précisément ce que fait, sans le savoir, le Persécuteur qui se targue de sa franchise : il ne voit que deux camps, le sien et celui des "hypocrites".

La case du milieu

Or il existe une posture intermédiaire, que ce raisonnement binaire fait disparaître : le tact. Le tact n'est pas un mensonge — il ne travestit pas la vérité — mais ce n'est pas non plus la franchise brute revendiquée. C'est une attitude qui, dans sa "manière de dire", prend en compte l'autre, tout simplement.

Cette nuance change tout. Elle déplace le débat du "faut-il dire ou se taire" vers "comment dire les choses, pour que ce qui doit passer puisse passer réellement". Une personne faisant usage de tact ne renonce à rien de la vérité ; elle choisit simplement le chemin par lequel cette vérité pourra être entendue, plutôt que rejetée en bloc à cause de la douleur qu'elle inflige.

Peut-on tout dire ?

Deux postures qui s'alimentent

Cette même logique binaire ressurgit dès qu'on aborde une question corollaire : Peut-on tout dire ? En pareil cas, deux réponses stéréotypées s'affrontent, aussi simplistes l'une que l'autre.

La première : "Oui, on peut tout dire, c'est d'ailleurs ce que je fais toujours, sans me poser de questions existentielles" — notre Persécuteur, retrouvé ici sous un autre angle.

La seconde : "Non, dans certains cas, mieux vaut se taire." Un adage populaire le résume bien : "Mieux vaut étouffer une injure qu'un incendie." Poussée à l'extrême, cette sagesse peut, elle aussi, dériver : elle ouvre la porte au non-dit chronique, à l'évitement systématique érigé en règle de vie.

Le plus frappant, c'est que ces deux postures ne s'annulent pas : elles s'alimentent l'une l'autre. Plus le premier camp s'exhibe et agresse, plus il donne raison, en apparence, au silence prudent. Et plus ce silence s'installe comme norme, plus le premier camp peut se targuer d'être le seul à "oser" dire les choses. Un cercle plutôt vicieux — et stérile, puisqu'il ne débouche que sur l'invective, ou sur une discussion authentique qui n'a jamais vraiment lieu.

Le camp du silence : deux familles

Mais tout comme la franchise, le silence mérite qu'on résiste à l'envie de le ranger dans une seule case. On peut distinguer, sans prétendre à l'exhaustivité, deux grandes familles.

Il y a d'abord le silence pour l'autre : celui de l'hypersensible, qui se tait par excès d'attention à l'impact que ses mots pourraient produire. Ce silence-là n'a rien à voir avec la sécheresse de cœur — il en est presque l'inverse, un trop-plein de cœur qui se retourne souvent contre lui-même.

Il y a ensuite le silence pour soi, qui rassemble plusieurs nuances d'un même réflexe de repli : la peur du conflit, la peur de l'autre — surtout quand celui-ci fait précisément tout pour l'inspirer, l'autoprotection, ou encore la lassitude, après des tentatives de dialogue restées sans effet.

Ces deux familles partagent souvent une même racine : un conditionnement éducatif ancien, ce fameux "On ne dit pas cela", intégré si tôt qu'il n'est même plus vécu comme un choix.

Le faux nez de la fausse stratégie

Il existe, bien sûr, un silence authentiquement stratégique — celui qui attend le bon moment pour dire les choses avec justesse. Mais gare au faux nez : ce silence-là peut, lui aussi, devenir un alibi. Quand le "bon moment" n'arrive jamais, la stratégie n'était rien d'autre qu'une manière élégante de ne jamais se confronter à rien. Le test de démasquage vaut donc ici aussi : une stratégie réellement réfléchie finit, à un moment ou un autre, par se réaliser.

Une communication semée d'embûches

Et même quand l'intention de bien dire est sincère, encore faut-il qu'elle parvienne à destination. Bernard Werber le rappelle avec humour dans L'Encyclopédie du savoir relatif et absolu : entre ce que l'on pense, ce que l'on veut dire, ce que l'on croit dire, ce que l'on dit, et tout ce que l'autre en fait à son tour, il existe une dizaine de façons de ne pas se comprendre.

Cette liste, aussi ludique soit-elle, rappelle une évidence trop souvent oubliée : la vraie question n'est peut-être pas "dire ou se taire", mais "comment dire" — ce qui nous ramène directement au tact évoqué plus haut.

En guise de conclusion

Au bout du compte, un même fil relie tous ces mécanismes : De fait, une posture authentique — la franchise… tout comme l'humilité, la bonté ou le courage — n'a jamais besoin d'être proclamée pour être réelle. Un humble qui se dit humble, un courageux qui se dit courageux, sonnent tout aussi faux que le "franc" qui le clame haut et fort.

Cela ne signifie pas qu'il faille se taire, ni qu'il faille tout dire sans discernement. Cela signifie simplement que la vraie question ne se situe pas là où on la cherche trop souvent — dans l'opposition entre dire et se taire, entre franchise et hypocrisie — mais dans la manière dont on choisit de tenir compte de l'autre, quoi qu'on décide de faire.

La phrase de Henry Bataille, citée au début de cet article, a été écrite il y a plus d'un siècle. Pourtant elle garde toute son actualité.
Peut-être est-il temps, simplement, de cesser de se réclamer d'une vertu pour se contenter, plus modestement, de la pratiquer de notre mieux.

Sources


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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