Daudet ne pouvait pas s'en empêcher : dès qu'il avait à camper un personnage du Midi, il lui prêtait "de la sève et de la lumière", et dès qu'il croisait un personnage du Nord, il le soupçonnait de méthode froide et de calcul secret. Dans Port-Tarascon, il met dans la bouche d'un avocat une distinction restée célèbre : le brodeur du Midi serait "ivre de sève et de lumière", tandis que le menteur du Nord serait "sans joie ni spontanéité", avec en plus "un but, une visée scélérate". La formule fait sourire. Elle pose surtout, en quelques mots, toute une cartographie des tempéraments français qui mériterait d'être examinée d'un peu plus près.
Cette cartographie, vous la connaissez aussi bien que moi. Le Méridional y est flamboyant, démonstratif, exagérateur, généreux mais peu fiable. Le Septentrional y est rigoureux, taiseux, méthodique, fiable mais un peu raide. Tout le monde a entendu ces clichés. Beaucoup s'en accommodent. Certains s'en réclament avec fierté. D'autres en souffrent en silence. Et personne, ou presque, ne se demande d'où ils viennent.
La tentation des deux figures-types
Il faut bien reconnaître que ces deux figures ont la peau dure. Elles traversent la littérature, le cinéma, la chanson, la publicité, et même la conversation de bistrot. Le Marseillais qui "en rajoute" est une évidence narrative. Le Ch'ti qui "ne se livre pas facilement" est un personnage de série. Chaque région française a hérité de son petit kit caractérologique, et ce kit fonctionne d'autant mieux qu'il fait l'économie de l'observation.
De plus, ces stéréotypes ont un avantage redoutable : ils sont auto-confirmants. C'est ce que les psychologues appellent le biais de confirmation : si vous vous attendez à ce qu'un Toulousain soit chaleureux, vous remarquerez sa chaleur et oublierez ses moments de réserve. Si vous vous attendez à ce qu'un Lillois soit distant, vous noterez sa distance et passerez à côté de sa cordialité. Le préjugé fait le tri pour nous, et nous croyons observer ce que nous ne faisons que reconnaître.
Pourtant, à supposer que ces différences existent vraiment, d'où viendraient-elles ? Du climat ? De la génétique ? Ou de la culture ? Ou encore de l'histoire ? Les explications avancées sont souvent vagues, mêlant un peu de tout cela dans un grand récit confortable qui n'explique rien. Or, il existe une piste beaucoup plus simple, beaucoup plus concrète, et qui a le mérite d'être à la fois vérifiable et savoureuse.
Marthe Villalonga et la chambre de bonne
J'ai en mémoire une interview de Marthe Villalonga dont les répliques me reviennent encore avec leur intonation exacte. L'actrice y racontait ses débuts comme jeune comédienne à Paris, fraîchement débarquée d'Algérie au début des années 50, vivant dans une chambre de bonne minuscule, et nourrissant l'espoir de percer.

Plus on se dirige vers le sud, plus les gens passent une grande partie de leur vie en extérieur. Les enfants jouent dans la rue, les vieux tirent leur chaise sur le pas de la porte pour la journée, tout le monde s'interpelle joyeusement, avec naturel.
Marthe Villalonga, propos recueillis lors d'une interview télévisée
Et l'actrice de poursuivre : "Chez nous, quand on veut s'adresser à quelqu'un qui est un peu plus loin, on hausse naturellement la voix. On le fait sans y penser. À force, on s'y habitue, et l'on finit par parler fort y compris quand l'interlocuteur est à portée de main". Cela devient une seconde nature, qui n'a, au fond, rien de naturel : juste une habitude sédimentée par l'usage.
Une toute jeune comédienne…
Marthe Villalonga, donc, fait ses débuts à Paris, où elle prend des cours de comédie. Sans aller jusqu'à "singer l'accent parisien", elle a opéré inconsciemment quelques ajustements dans sa manière d'être et de s'exprimer. Et c'est à cet instant précis que ses parents, restés en Algérie, viennent lui rendre visite dans sa minuscule chambre mansardée. Elle les invite à partager un repas frugal. Et soudain, en plein milieu du repas, elle se surprend à leur dire :

Mais... pourquoi vous criez ?...
Marthe Villalonga, racontant ses parents en interview
Réponse instantanée, sur le même ton de stentor : "Mais ?!? On crie pas !"
L'anecdote est désopilante en soi. Mais elle dit aussi quelque chose de profond. Ces deux parents, dans une pièce minuscule, parlent avec un volume sonore calibré pour la rue, pour la cour, pour le pas de porte. Ils ne s'en rendent même pas compte. Ce qu'un Parisien percevrait comme une éruption verbale n'est pour eux que le ton normal de la conversation. Et c'est précisément cette inconscience qui rend la scène hilarante.
La géographie comme acoustique
Voilà, à mon sens, la piste la plus prometteuse pour expliquer la fameuse "verve du Midi" : ce n'est pas un tempérament, c'est une acoustique. C'est-à-dire un environnement physique qui impose, presque mécaniquement, certains comportements vocaux… et corporels.
Au Sud, la vie déborde dehors. Le climat le permet, voire l'impose. On vit sur la place, sur la terrasse, dans la rue, sur le pas de porte. Les distances entre interlocuteurs sont rarement intimes. L'air est ouvert, le son se disperse, les bruits ambiants sont nombreux. Conséquence : la voix s'élève, le geste s'amplifie (tout comme le réflexe de "joindre le geste à la parole"), le corps occupe plus d'espace. Et cet ajustement permanent à un environnement ouvert devient, au fil des décennies, une habitude corporelle qui survit même quand on rentre à l'intérieur.
Au Nord, l'inverse exact
Au Nord, le climat invite à l'intérieur. On se calfeutre, on chauffe, on se rapproche. Les interlocuteurs sont presque toujours à portée de chuchotement. La voix n'a pas besoin de porter loin. Le geste, dans un espace plus confiné, se fait économe. Et là encore, à force, cette économie vocale et gestuelle finit par devenir une habitude, voire un trait perçu comme caractéristique.
On voit bien que ce qu'on prend pour un tempérament n'est, à l'origine, qu'une adaptation rationnelle à un environnement physique. La verve du Midi, c'est d'abord du mètre cube d'air entre les gens. La retenue du Nord, c'est d'abord la promiscuité d'un intérieur chauffé. Le reste, la "chaleur méridionale", la "réserve nordique", n'est que de la sédimentation comportementale.
Quand le préjugé devient procès d'intention
Si les choses en restaient là, on aurait simplement affaire à deux modes de civilité, l'un ajusté à l'extérieur, l'autre à l'intérieur. Mais le préjugé ne se contente jamais d'un constat comportemental. Il franchit allègrement une étape supplémentaire, et c'est précisément cette étape qui l'envenime : il bascule du constat à l'intention. Autrement dit, là où il y avait simplement une habitude, le préjugé voit une stratégie, et souvent une stratégie malveillante.
Ce glissement porte lui aussi un nom en psychologie : l'erreur fondamentale d'attribution. Elle consiste à expliquer le comportement d'autrui par un trait de caractère interne ("il est de mauvaise foi", "il est hautain") plutôt que par les circonstances qui le déterminent (le climat, l'espace, l'habitude acoustique). Nous commettons cette erreur en permanence, et elle est le carburant principal de tous les préjugés.
Sombrons allègrement dans la caricature 🙂
Pour illustrer cette bascule, je me permets deux verbatims caricaturaux, caricaturaux à dessein, car ils condensent en quelques phrases ce qu'on entend, parfois en termes plus feutrés, dans bien des conversations de comptoir. Ils ne valent évidemment pas pour tous les habitants des régions concernées, mais ils circulent suffisamment pour mériter d'être nommés.

Ces méridionaux ne sont absolument pas fiables : ils vous donnent de grandes claques dans le dos, partent volontiers dans des attitudes très démonstratives, mais dès qu'ils sont à l'épreuve des faits, il n'y a plus personne ! Que de la gueule, c'est moi qui vous le dis !
Caricature volontaire d'un préjugé vu depuis le Nord

Les gens du Nord prennent tous des airs supérieurs, comme s'ils avaient la certitude tranquille d'une science infuse. Il est évident qu'ils nous prennent toujours de haut, et manquent cruellement de naturel. En tout cas, moi je m'en méfie.
Caricature volontaire d'un préjugé vu depuis le Midi
Regardons ces deux énoncés de plus près. Aucun des deux ne se contente de décrire un comportement. Tous deux y ajoutent un jugement moral : "pas fiables", "que de la gueule", "airs supérieurs", "je m'en méfie". Et tous deux prêtent à l'autre une intention défavorable, la mauvaise foi pour les premiers, la condescendance pour les seconds. C'est cette imputation d'intention, et non l'observation du comportement, qui transforme un constat en préjugé.
Chacun lit l'autre avec sa propre grille
D'où vient ce passage à l'imputation morale ? D'un troisième biais, celui-là moins connu mais tout aussi puissant : l'effet de faux consensus, cette tendance à supposer que les autres partagent nos propres cadres d'interprétation. Chacun lit alors l'autre comme s'il était de son propre camp, et le trouve mauvais membre de ce camp. Le Septentrional, dans son code à lui, considère qu'un affect aussi affiché engage forcément la suite. Si on vous donne de grandes claques dans le dos, c'est qu'on s'engage. Si l'engagement ne suit pas au niveau annoncé, alors la promesse n'a pas été tenue, et la conclusion s'impose : "que de la gueule". Or, dans le code méridional, l'affect affiché n'engageait jamais à la hauteur qu'on a cru. Il était simplement le mode normal de la relation, l'équivalent de notre "bonjour" septentrional. Personne, au Sud, ne s'y méprend. Mais celui qui le lit avec une grille septentrionale, oui.
Symétriquement, le Méridional lit la réserve septentrionale comme un signe de distance hautaine. Dans son code à lui, ne pas s'investir relationnellement avec son voisin de marché, ne pas hausser la voix, ne pas accompagner ses propos de gestes amples, tout cela ne peut signifier qu'une chose : "il me prend de haut". Or, dans le code septentrional, ces comportements expriment exactement l'inverse : du respect, de la discrétion, le souci de préserver la bulle de l'autre. Encore une fois, en pareil cas personne au Nord ne s'y méprend. Mais celui qui le lit avec une grille méridionale se trompe à coup sûr.
Origine du préjugé
Le préjugé naît donc précisément là : au point exact où chacun lit l'autre comme s'il devait jouer selon les règles de son propre code, et où chacun trouve l'autre fautif de ne pas s'y plier. Ce n'est plus une question d'observation, c'est une question d'interprétation à partir d'une grille étrangère au comportement observé. Le neuroscientifique Albert Moukheiber résume joliment cette idée : nous ne voyons pas le monde tel qu'il est, mais tel que nous sommes. Si le sujet vous intéresse, j'ai consacré plusieurs articles aux biais cognitifs ; et son documentaire en deux volets, Notre cerveau nous joue des tours, est disponible sur Arte.tv.
Deux logiques de civilité, pas deux natures
Une fois ce mécanisme nommé, beaucoup de choses s'éclairent. La fameuse "familiarité" du Méridional, qui interpelle volontiers un inconnu sur le marché, n'est pas le signe d'une nature plus chaleureuse. Elle est le produit d'une longue habitude de cohabitation dans un espace public dense, où ignorer son voisin de cinquante centimètres serait socialement coûteux. À l'inverse, la "réserve" du Septentrional dans le métro lillois n'est pas une preuve de froideur. Elle est l'effet d'une longue habitude d'espaces partagés moins étendus, où préserver une bulle d'intimité est devenu un acte de courtoisie.
Autrement dit, ce que les uns appellent "chaleur" et les autres "froideur" sont deux variantes de la même chose : la civilité. Mais une civilité ajustée à des environnements différents. Le Méridional est poli en s'adressant à vous avec emphase. Le Septentrional est poli en respectant votre bulle. Ce sont deux formes du respect, et non deux degrés d'humanité.
Quand on a compris cela, beaucoup de querelles de comptoir tombent d'elles-mêmes. Le Parisien qui trouve les Marseillais "envahissants" et le Marseillais qui trouve les Parisiens "glaçants" ne disent pas autre chose, au fond, que ceci : "Vos codes de civilité ne sont pas les miens, et je n'ai pas pris le temps de les apprendre." Voilà qui change un peu la conversation.
Retour sur Daudet : ce qui mérite encore réflexion
Revenons à notre point de départ. Alphonse Daudet, par la voix de son avocat de Port-Tarascon, distinguait le brodeur du Midi du menteur du Nord. Et il ajoutait que le second était plus dangereux que le premier, parce qu'il avait "un but, une visée scélérate". La formule m'a longtemps semblé injuste, voire raciste à l'égard de nos amis septentrionaux. Mais en y regardant de plus près, elle dit peut-être autre chose qu'une opposition géographique.
Une fois qu'on a démonté les essentialismes climatiques, il reste quand même une distinction qui mérite d'être conservée : entre celui qui exagère pour le plaisir de raconter et celui qui ment pour obtenir quelque chose. Ce n'est pas une question de Nord ou de Midi. C'est une question d'intention. Le bonimenteur du marché, qu'il soit de Marseille ou de Lille, n'est pas dangereux. Le manipulateur calculateur, qu'il soit d'Aubagne ou de Roubaix, l'est. Daudet, malgré son cadrage géographique discutable, avait mis le doigt sur quelque chose. Mais ce quelque chose n'a rien à voir avec la géographie : il a plutôt tout à voir avec la finalité de la parole.
Une petite morale du préjugé
Voici ce que je retiens de cette petite exploration. Les préjugés régionaux ne sont pas seulement injustes pour ceux qu'ils visent. Ils sont aussi appauvrissants pour ceux qui les portent. Croire que l'on connaît une personne parce que l'on sait d'où elle vient, c'est se priver de la rencontre. C'est aussi se priver d'une grille de lecture beaucoup plus intéressante : celle qui regarde non pas qui est l'autre, mais dans quelles conditions il a appris à vivre, à parler, à se tenir.
Cette grille a l'avantage d'être à la fois plus juste et plus utile. Plus juste, parce qu'elle ne réduit personne à son lieu de naissance. Plus utile, parce qu'elle nous rend attentifs aux mécanismes qui façonnent les comportements, et donc capables de les comprendre, voire de les ajuster nous-mêmes quand le contexte change.
Au fond, Marthe Villalonga n'a pas seulement raconté une scène cocasse de chambre de bonne. Elle a livré, sans le dire ainsi, une petite leçon d'anthropologie pratique : nous sommes en grande partie ce que notre environnement nous a appris à devenir. Et si nous voulons vraiment tordre le cou aux préjugés, peut-être qu'il faut commencer par cesser de chercher des tempéraments là où il n'y a, le plus souvent, que des habitudes.
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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