Virus : nous employons tous ce mot de travers

Vous avez sans doute dit un jour, en désignant votre ordinateur : "j'ai chopé un virus". Moi aussi. Et, s'agissant d'un virus informatique, nous avions tort l'un et l'autre.

J'irai même plus loin. Jusqu'à une date récente, je croyais qu'un virus et un ver informatiques désignaient la même chose, l'un étant simplement un peu plus technique que l'autre. Or ce sont deux bêtes différentes, et la différence n'a rien d'un raffinement de spécialiste.

Après le bug, dont nous avons vu qu'il fut un fantôme avant d'être un insecte, voici donc lune nouvelle créature vivante du vocabulaire numérique. Celle-ci réserve pourtant un renversement d'un genre particulier. La métaphore n'est pas une image commode : c'est une définition. Et, comme souvent, c'est nous, utilisateurs, qui l'avons rendue floue.

Un mot qui vient du potager

Du suc des plantes au venin

Le latin vīrus ne désignait pas une maladie. Il désignait un liquide, et d'abord le suc des plantes. Ensuite, par glissements successifs, il a désigné le venin des animaux, le poison, et même la puanteur. Le français l'emprunte tel quel dans la seconde moitié du XVe siècle, avec cette gamme de sens intacte.

Quand le typhus était un virus

Pendant plusieurs siècles, virus a servi à nommer une humeur susceptible de provoquer une maladie. Aussi les médecins parlaient-ils du virus du typhus, de celui de la syphilis ou de la scarlatine. Or nous savons aujourd'hui que ces trois maladies sont bactériennes.

C'est que la distinction n'existait pas encore. En effet, il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que les biologistes distinguent les virus des bactéries. En 1898, Martinus Beijerinck démontre que l'agent infectieux de la mosaïque du tabac est à même de traverser un filtre de porcelaine, et qu'il ne s'agit pas d'une toxine. Il forge alors l'expression contagium vivum fluidum — un contagieux vivant et liquide.

Le mot avait donc plus de quatre siècles d'usage médical avant de désigner ce qu'il désigne aujourd'hui en biologie.

Greffer un œil, traire une vache

Poursuivons un instant, car les voisins de virus valent le détour.

Inoculer vient du latin inoculare, qui signifie greffer un bourgeon. Le mot oculus, l'œil, désignait en effet le bourgeon d'une plante, à cause de sa forme. Le sens horticole apparaît en français dès la fin du XVIe siècle ; le sens médical, lui, attendra 1723.

Quant à vaccin, il descend directement de vacca, la vache, puisque Jenner (premier médecin à étudier et mettre au point de façon scientifique le vaccin contre la variole) étudiait la variole bovine.

Ainsi, nous parlons de nos ordinateurs avec le vocabulaire des jardiniers et des fermiers du XVIIIe siècle. Avouez que pour du jargon informatique, cela fleure bon le terroir.

La fiction a inventé le mot avant la chose

Un roman de 1972

Onze ans avant que les informaticiens n'adoptent le terme, un romancier de science-fiction l'employait déjà.

Dans When Harlie Was One, David Gerrold fait décrire par un personnage un programme baptisé VIRUS. Celui-ci compose des numéros de téléphone au hasard, s'injecte dans la machine distante, s'y reprogramme, puis s'efface de la machine d'origine. Détail intéressant: son auteur avait également écrit un second programme, payant celui-là, nommé VACCINE.

La fiction avait donc livré la maladie et le modèle économique de l'antivirus bien avant leur existence.

Sauf que ce n'était pas un virus

Voici pourtant le meilleur: Eugene Spafford, chercheur en sécurité informatique à l'université Purdue, a relevé que la description du roman ne correspond pas à la définition aujourd'hui admise. Ce que Gerrold appelle VIRUS dans son ouvrage est, techniquement, un ver.

Autrement dit, le tout premier à avoir employé le mot l'employait déjà de travers. Nous voilà tous rassurés.

Virus, ver, cheval de Troie : qui fait quoi ?

Le virus s'accroche à un fichier hôte, puis attend. Il faut un humain pour l'emporter : exécuter le programme, ouvrir le document ou brancher la clé. Sans porteur, il ne va nulle part.

Le ver est un programme complet et autonome. Il parcourt le réseau et se recopie tout seul. Même si vous ne touchez à rien, il arrive quand même.

Le cheval de Troie, le rançongiciel et le logiciel espion relèvent d'un tout autre ordre : tout en étant conçus eux aussi pour nuire, ils ne se définissent pas par leur mode de reproduction.

La conséquence est très concrète. Contre un virus, on surveille les fichiers : pièces jointes, clés USB, droits d'exécution. Contre un ver, cela ne suffit pas — il faut mettre à jour et cloisonner le réseau, puisqu'il n'attend pas votre clic pour se propager.

Deux ancêtres sans nom

En 1971 déjà, un programme nommé Creeper se promenait sur Arpanet en affichant un message narquois. Dans la foulée, on écrivit alors un second programme, Reaper, chargé de l'effacer.

Puis vint Elk Cloner, en 1982. Son auteur, Rich Skrenta, n'avait que quinze ans à l'époque ! Le programme se logeait dans le secteur d'amorçage des disquettes Apple II et affichait un poème toutes les cinquante utilisations. Ce fut le premier à circuler véritablement dans la nature.

Ni l'un ni l'autre ne s'appelait alors un virus. Le mot était là, disponible ; personne n'avait encore songé à le poser sur ces programmes-là.

1983 : le baptême du virus informatique

Le mot et la chose se rencontrent enfin à l'université de Californie du Sud.

Fred Cohen, alors doctorant, présente en novembre 1983 un programme capable de se reproduire lors d'un séminaire de sécurité. Son directeur de thèse, Leonard Adleman — le A du chiffrement RSA — lui suggère de l'appeler computer virus. Cohen en donnera peu après une définition restée canonique : un programme qui peut infecter d'autres programmes en les modifiant pour y inclure une copie, éventuellement modifiée, de lui-même.

Cette définition est excellente, et pour une raison précise. Un virus biologique ne se reproduit pas seul : il détourne le fonctionnement d'une cellule hôte. Le virus informatique présente exactement la même dépendance, puisqu'il lui faut un programme hôte. Le ver, en revanche, se débrouille sans personne — un peu comme une bactérie, si l'on accepte l'analogie.

La métaphore n'est donc pas décorative. Elle est structurelle.

Mais à quoi ça sert, au juste ?

Cette question m'a été posée des centaines de fois lors de mes interventions en formation. Elle est excellente, et sa réponse a changé plusieurs fois d'époque en époque.

La blague, le drapeau, la vanité

Au commencement, les motifs sont modestes. Certains programmes se contentent d'afficher un poème, comme Elk Cloner, ou d'annoncer à l'écran que "votre PC est défoncé", comme le fit Stoned. D'autres transportent un slogan militant.

Il y eut aussi la curiosité technique pure. En 1984, la revue Scientific American fait connaître un jeu nommé Core War : deux joueurs y écrivent chacun un petit programme, puis les lâchent dans une même zone de mémoire, où chacun tente d'écraser le code de l'autre. Le dernier programme encore en état de fonctionner l'emporte. Autant dire un laboratoire d'idées pour qui s'intéresse aux programmes qui s'attaquent entre eux.

Il y eut enfin la vanité : dans les années 1990, des groupes d'auteurs de virus publiaient des revues et comparaient la propagation de leurs créatures. Une course dont l'enjeu était le prestige.

Le virus qui voulait protéger un logiciel

En janvier 1986 apparaît Brain, premier virus pour PC. Ses auteurs, Basit et Amjad Farooq Alvi, tenaient une boutique d'informatique à Lahore. Ils vendaient un logiciel médical, se faisaient massivement copier, et conçurent ce programme pour signaler les disquettes piratées.

Le marquage n'avait d'ailleurs rien de discret. Le virus renommait le volume de la disquette en "©Brain", visible dans n'importe quel listing de répertoire, et inscrivait dans le secteur d'amorçage le nom de leur boutique, leur adresse complète, trois numéros de téléphone et cette invitation : "Contact us for vaccination". Ils conviaient donc leurs victimes à les appeler pour obtenir le remède.

Seulement voilà : le programme ne se contentait pas des copies de leur logiciel. Il contaminait toute disquette passant par une machine infectée. Or leur boutique vendait aussi des logiciels piratés à très bas prix, que des voyageurs américains rapportaient chez eux. Avant la fin de l'année, Brain avait traversé l'Atlantique et gagné les États-Unis puis la majeure partie de l'Europe.

Quand c'est devenu un métier

Puis, au milieu des années 2000, tout bascule. Le vandalisme cède la place à une industrie : réseaux de machines infectées loués à l'heure, chevaux de Troie bancaires, rançongiciels. En 2010, le ver informatique ultra-sophistiqué Stuxnet ouvre un chapitre supplémentaire en sabotant des centrifugeuses iraniennes, inaugurant l'usage étatique de ces armes.

Or ce basculement produit un effet paradoxal. Un criminel qui cherche le profit ne veut surtout pas d'un programme se reproduisant aveuglément : cela fait du bruit, cela se fait repérer, cela n'atteint pas la bonne cible. Il lui faut du discret et du dirigé.

Autrement dit, l'auto-reproduction est devenue un défaut professionnel. Et les menaces qui dominent aujourd'hui — chevaux de Troie, rançongiciels, voleurs d'identifiants — ne se répliquent pas, par définition. Mais, curieusement, le mot "virus" survit à la chose : nous continuons de l'employer pour désigner tout ce qui nous arrive de fâcheux par écran interposé.

Pourquoi la nuance n'est pas un caprice

À ce stade, une objection légitime se présente : tout cela n'est-il pas un peu tatillon ?

Non, et pour une raison qui touche à la méthode plus qu'à l'informatique. Les mots que nous confondons ne répondent même pas à la même question.

Illustration en aplats montrant trois personnages : un virus accroché à un fichier, un ver rampant le long d'un câble et un petit cheval de bois à roulettes
Trois créatures, trois manières de nuire : s'accrocher, ramper, se faire inviter.
Le motLa question à laquelle il répond
Virus, verComment ça se reproduit ?
Cheval de TroieComment ça entre ?
Rançongiciel, logiciel espionQu'est-ce que ça veut ?
Trois mots, trois questions différentes

Un même programme peut donc relever des trois axes à la fois. Un cheval de Troie qui installe un rançongiciel lequel se propage comme un ver : ce n'est pas une accumulation d'insultes, ce sont trois descriptions complémentaires.

De ce fait, débattre pour savoir si telle menace "est un virus ou pas" sans avoir précisé de quel axe on parle, c'est organiser un dialogue de sourds. Deux personnes répondent alors à deux questions différentes tout en croyant se contredire.

Ce n'est pas moi qui le dis

Rassurez-vous, je n'invente pas cette exigence. FranceTerme et l'Office québécois de la langue française sont formels : le ver n'a besoin d'aucun programme hôte, puisqu'il est totalement autonome. L'Office déconseille d'ailleurs explicitement l'appellation "virus de réseau", tout en reconnaissant que les vers sont "parfois appelés virus".

Les terminologues officiels ont donc constaté le glissement avant nous. Ils se contentent, poliment, de nous suggérer de faire autrement.

Ce qu'on ne pourra jamais faire

Reste une dernière question, la plus troublante. Pourquoi les antivirus ne gagnent-ils jamais définitivement ?

On imagine volontiers une course de vitesse, un retard technique qu'un peu plus de moyens finirait par combler. Or Fred Cohen a démontré en 1987 qu'aucun algorithme ne peut détecter parfaitement tous les virus possibles. Ce résultat descend en droite ligne du problème de l'arrêt formulé par Turing, et il n'est pas près d'être contourné.

L'antivirus parfait n'est donc pas en retard sur les virus. Il est impossible.

Là encore, la métaphore tient jusqu'au bout. En biologie non plus, on n'éradique pas les virus : on surveille, on vaccine, on vit avec. Sans compter que là aussi, ils évoluent — ou mutent — avec le temps. Là où l'épisode consacré au hash nous montrait une garantie mathématique, celui-ci nous offre son exact contraire : une impossibilité, démontrée avec la même rigueur.

Le mot, lui, continue son voyage. Depuis 1996 et un article de Jeffrey Rayport, on dit couramment du marketing qu'il est viral ; une vidéo qui circule devient elle aussi virale. Parti du suc des plantes, passé par le venin, la maladie et la machine, voilà notre bon vieux virus revenu chez nous pour décrire la circulation de nos propres bavardages.

Le propre d'une langue vivante, après tout, c'est précisément de… vivre — et en la matière, certaines choses ne se décrètent pas. Un mot n'appartient à personne. Il change de maître à chaque époque, et nous le suivons sans jamais nous en apercevoir.

Sources

  • Blogue d'Antidote, "Virus étymologique" — origines de virus, vaccin et inoculer.
  • FranceTerme et Vitrine linguistique de l'Office québécois de la langue française, fiches "ver" et "virus".
  • Eugene H. Spafford, Computer Viruses as Artificial Life, CERIAS, université Purdue.
  • Fred Cohen, Computer Viruses — Theory and Experiments, 1984.
  • USC Viterbi School of Engineering, "Computer Virus: An Origin Story".
  • Encyclopædia Universalis, "Virus informatique — historique des logiciels malveillants".
  • Jeffrey Rayport, "The Virus of Marketing", Fast Company, décembre 1996.

UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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