Neuromanie : les 10 mensonges sur le cerveau qu’on nous répète sans arrêt

Vous avez entendu parler du cerveau gauche et du cerveau droit ? Du cerveau reptilien ? De la dopamine qui "expliquerait" vos addictions ? De la neuroplasticité qui vous permettrait de "vous recâbler" ? Ces affirmations circulent partout — sur les réseaux sociaux, dans les livres de développement personnel, dans les cabinets médicaux. Elles ont l'air sérieuses. pourtant, elles sont fausses.

C'est ce que démontre Albert Moukheiber dans son livre Neuromania — Le vrai du faux sur votre cerveau (Allary Éditions, 2024), appuyé sur une masse d'articles scientifiques soigneusement cités. Dans un épisode de l'excellent podcast Dialogues, il en a débattu pendant une heure avec Fabrice Midal, dans une conversation jubilatoire où la rigueur le disputait à la liberté de ton.


Fabrice Midal et le podcast "Dialogues" : une brève présentation

Fabrice Midal est philosophe, écrivain et enseignant de méditation depuis plus de trente ans. Fondateur de Reso, la plus grande communauté de méditants francophone, il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Son podcast Dialogues (disponible sur YouTube, Spotify et Apple Podcasts) accueille des penseurs, des chercheurs et des écrivains dont le travail touche aux questions essentielles de l'existence. Le format est libre, chaleureux, exigeant : Midal interviewe, relance, pousse dans ses retranchements. Le résultat est souvent remarquable.

L'épisode consacré à Albert Moukheiber en est une belle illustration : en une heure, les deux interlocuteurs démontent méthodiquement dix des grandes croyances populaires sur le cerveau — celles que Moukheiber appelle des "mensonges", non par provocation, mais parce que, dit-il, "une sursimplification ne vaut pas mieux qu'un mensonge."


Albert Moukheiber : qui est-il ?

Albert Moukheiber est Docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien. Il est l'un des fondateurs de Chiasma, collectif de neuroscientifiques s'intéressant à la façon dont se forment nos opinions. Il est l'auteur d'un premier essai à succès, Votre cerveau vous joue des tours (Allary Éditions, 2019), adapté en documentaire sur Arte et traduit dans 12 langues. Neuromania est son dernier livre, paru en septembre 2024. Il y prend soin de préciser que chaque affirmation est étayée par des articles scientifiques : ce n'est pas son opinion personnelle qu'il défend ici, c'est l'état réel de la recherche, que la vulgarisation grand public trahit régulièrement.

Sa thèse centrale : le problème n'est pas dans les neurosciences elles-mêmes, mais dans le saut entre la recherche et le grand public — un saut au cours duquel le message se dégrade au point de devenir parfois l'exact contraire de ce que les chercheurs affirment.


Les 10 mensonges — et comment Moukheiber les démonte

Mensonge n° 1 — "Tout s'explique par le cerveau"

C'est le mensonge fondateur, celui dont tous les autres découlent. Longtemps, on a dit que nos comportements s'expliquaient par l'esprit, l'âme, le souffle de Dieu. Puis on est devenu matérialiste, et on a simplement remplacé le mot "esprit" par le mot "cerveau." On a fait, nous dit Moukheiber, "un tour de passe-passe cognitif" : on a maintenu la même logique de marionnettiste magique, en changeant juste l'étiquette.

Or nous ne sommes pas notre cerveau. Nous sommes un cerveau dans un corps, dans un environnement. Mon comportement peut venir de mon cerveau — mais aussi de la douleur à mon orteil, du fait que je n'ai pas mangé, ou de la manière dont les gens autour de moi me perçoivent. Selon les situations, le dosage varie. Par exemple : le cerveau à 80 %, le corps à 10 %, l'environnement à 10 %... ou l'inverse.

La métaphore de la montre : "C'est un peu comme si je vois que les aiguilles de ma montre suivent les secondes, et que je me dis : les secondes sont dans l'aiguille de ma montre. Or, elles ne sont pas dans l'aiguille. C'est une description du temps, mais le temps n'existe pas juste dans ma montre." On confond une observation avec une explication. Trouver que telle zone du cerveau s'active dans telle situation, c'est constater une corrélation — pas identifier une cause.


Mensonge n° 2 — Le réductionnisme : "Pour comprendre le tout, il suffit d'additionner les parties"

Depuis Sténon et Descartes au XVIIe siècle, on cherche à comprendre le cerveau en le découpant en petites parties fonctionnelles, en étudiant chaque partie, puis en remettant le tout bout à bout. Cette approche a été féconde : elle a permis de comprendre l'anatomie des neurones, certains circuits fonctionnels, le rôle du cortex occipital dans la vision... Mais à partir des années 1980-90, elle commence à s'essouffler dès qu'on passe aux dimensions fonctionnelles complexes : qu'est-ce qu'une émotion ? Où sont nos souvenirs ? Comment la conscience émerge-t-elle ?

Le problème, c'est ce que les scientifiques appellent les propriétés émergentes — des phénomènes qui n'existent qu'à un certain niveau d'organisation et qu'on ne peut pas observer à un niveau inférieur.

La métaphore des embouteillages : "Si je veux comprendre les embouteillages, ce serait absurde de regarder l'unité la plus petite d'un embouteillage : une voiture, ou pire : tel écrou du moteur de telle voiture. Il n'y a pas d'embouteillage dans une voiture. Il m'en faut plusieurs pour que la propriété émergente 'embouteillage' apparaisse." Chercher la dépression dans un neurotransmetteur, c'est chercher l'embouteillage dans l'écrou.

Deuxième problème du réductionnisme : en biologie cérébrale, une même zone peut avoir plusieurs fonctions, et une même fonction peut être soutenue par plusieurs zones différentes. Le cerveau ne fonctionne pas comme une machine, où chaque pièce a une et une seule fonction.

La métaphore du piano : "Une même touche — le Do — peut se retrouver dans l'accord de Do majeur, de Do 7e, mais aussi dans l'accord de Ré 7e, de La mineur... Une note n'est pas un accord. C'est un peu ça : ce n'est pas parce qu'une zone est impliquée dans une fonction qu'on peut dire que la fonction se trouve dans cette zone."


Mensonge n° 3 — Le cerveau gauche et le cerveau droit

"Complètement faux. Royalement faux." C'est Moukheiber qui le dit, sans ménagement. L'idée que nous serions soit "cerveau gauche" (analytique, rationnel, scientifique) soit "cerveau droit" (créatif, émotionnel, intuitif) ne repose sur rien de solide.

Les origines de cette croyance remontent aux années 1960-70, avec les travaux de Roger Sperry et Michael Gazzaniga sur des patients dont le corps calleux (la structure qui relie les deux hémisphères) avait été sectionné pour traiter l'épilepsie. Ces patients présentaient effectivement des comportements singuliers dans certaines situations très précises de laboratoire. La croyance populaire en a tiré une généralisation abusive.

Au fond, cette opposition cerveau gauche / cerveau droit recycle une vieille dichotomie : raison vs émotions, Apollon vs Dionysos, ou encore les deux chevaux de Platon dans le Phèdre. On lui a donné un vernis neurologique — ce que Moukheiber appelle du "bullshit pseudo-profond" : "Ça donne l'impression qu'il y a une sorte de profondeur, mais si on se pose deux minutes et on y réfléchit, ça ne mène nulle part."

La métaphore du pied : "Ma marche n'est pas dans mon pied. Mon pied est important pour marcher, mais après il y a le genou, la hanche, la jambe… Mon pied est impliqué dans ma marche, mais ma marche n'est pas dans mon pied. De la même façon, une aire cérébrale est impliquée dans le langage, mais le langage n'est pas localisé exclusivement dans cette aire."

Et le cerveau reptilien, dans tout ça ? Même verdict. C'est un chercheur, Paul MacLean, qui l'a proposé dans les années 1980 — et depuis, la discipline l'a abandonné. Il s'est trompé, d'autres chercheurs l'ont démontré, mais par un "effet de traîne", l'idée a continué sa vie en dehors des laboratoires.


Mensonge n° 4 — L'IRM comme "fenêtre directe" sur le cerveau

L'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) est présentée au grand public comme si elle permettait de voir les neurones s'activer en temps réel. C'est très loin d'être le cas.

L'IRMf est une technique récente (première étude en 1991), qui mesure non pas l'activité neuronale directe, mais l'afflux de sang oxygéné dans les zones actives — par soustraction entre deux images. Un voxel (l'unité de mesure d'une IRM) représente des centaines de millions de neurones. Par ailleurs, les couleurs que l'on voit sur les images d'IRM ne représentent pas l'intensité de l'activation : elles représentent une probabilité statistique qu'une zone soit impliquée dans ce qu'on étudie.

Pour illustrer les risques de faux positifs, Moukheiber cite l'expérience désormais célèbre du chercheur Craig Bennett : il a placé un saumon mort dans une IRM et lui a "montré" des photos de visages humains. L'algorithme a "détecté" des activations. Pourtant le saumon était bel et bien mort. L'IRMf est donc un outil précieux pour la recherche — du moment qu'on recherche quelque chose de pertinent — mais son usage grand public, hors maladies neurodégénératives, est très souvent inutile, voire trompeur.


Mensonge n° 5 — Le cerveau est un ordinateur

À chaque époque, le cerveau a été comparé à la technologie la plus sophistiquée du moment : les humeurs (Antiquité), le système hydraulique (Descartes), l'automate mécanique (XVIIe siècle), le code morse électrique (XIXe siècle), l'ordinateur (XXe siècle)... Et aujourd'hui ? "L'intelligence artificielle." Même logique, nouvelle métaphore.

Ce sont des analogies qui peuvent, à l'occasion, être utiles — rien de plus. Un ordinateur est localisé ; le cerveau ne l'est pas. Un fichier informatique est stable dans le temps ; la mémoire humaine est malléable et reconstructive. Un ordinateur fonctionne en entrée/sortie (input/output) ; le cerveau est un organe prédictif, qui ne reçoit pas passivement l'information mais "hallucine" en permanence une représentation du réel à partir de ses propres attentes. Il y a même quatre fois plus de neurones qui descendent du cortex vers la rétine que dans le sens inverse — notre cerveau participe activement à ce qu'il "voit."


Mensonge n° 6 — Il y a un "vrai moi" caché qu'il faudrait découvrir

Ce mensonge est le fonds de commerce d'un grand nombre d'officines de développement personnel. Il repose sur deux présupposés faux :

  • d'abord, qu'il n'existerait qu'un seul "moi" — alors que nous avons plusieurs selfs sociaux (nous ne parlons pas de la même façon à notre enfant, à notre employeur, à notre meilleur ami) ;
  • ensuite, que ce moi serait stable — alors que nous changeons en permanence, si lentement que nous ne nous en apercevons pas.

Moukheiber cite le philosophe Stan Klein et son "paradoxe de la continuité du self sans preuve" : nous avons l'impression d'être la même personne depuis notre naissance, mais nous avons changé cent mille fois. "Quand vous cherchez qui vous êtes vraiment, vous devenez juste quelqu'un qui cherche qui il est vraiment."

Sur les tests de personnalité, le verdict est sévère : "Je te demande tes préférences, et après je te les redonne en les écrivant un peu différemment. Tu dis : 'Waouh, ce test est incroyable !' Eh bien forcément — c'est toi qui m'as tout dit."


Mensonge n° 7 — Il faut "activer sa neuroplasticité"

La neuroplasticité — la capacité du cerveau à se modifier en fonction des expériences — est une vraie découverte scientifique, décrite expérimentalement par Marianne Diamond dans les années 1950. Mais voici le problème : on s'en sert pour vendre de l'apprentissage ordinaire sous un emballage biologique spectaculaire.

"Quand quelqu'un qui dit 'On va activer votre neuroplasticité', vous pouvez changer cette phrase par : 'On va apprendre.' C'est exactement le même sens. Toutes les formations pour 'recâbler votre cerveau', c'est de l'apprentissage." Et si ces méthodes fonctionnaient aussi bien qu'elles le prétendent, elles n'auraient pas besoin du mot"neuroplasticité" pour se vendre.


Mensonge n° 8 — La raison et les émotions s'opposent

L'opposition cerveau rationnel / cerveau émotionnel est une idée ancienne (on la trouve déjà chez Platon) que les neurosciences contemporaines ont définitivement mise à mal. Raison et émotions ne fonctionnent pas l'une contre l'autre — elles fonctionnent ensemble, en dyades.

Quand on ne sait pas si on doit quitter une relation, ce ne sont pas "la raison d'un côté, l'émotion de l'autre" qui s'affrontent : c'est une émotion + ses pensées rationnelles associées contre une autre émotion + ses pensées rationnelles associées. "C'est quasi impossible d'avoir une émotion sans pensée congruente, ou une pensée sans émotion associée." Et contrairement à ce qu'on croit, la raison ne freine pas les émotions : elle les sert souvent, en leur trouvant des justifications "après coup".


Mensonge n° 9 — L'amygdale est le siège de la peur

L'amygdale joue un rôle important dans le traitement émotionnel — notamment de la peur. Mais dire qu'elle en est le "siège" est trompeur et réducteur.

La preuve ? Le cas de la patiente connue sous le nom de SM, qui n'avait plus d'amygdales et ne ressentait effectivement pas la peur... sauf lorsqu'on lui administrait des simulations de suffocation. Une autre modalité de peur existait, soutenue par d'autres réseaux. Conclusion : il n'y a probablement pas "une" peur dans une zone, mais des formes de peur distribuées dans des circuits différents selon le contexte.

"Remplacer le mot 'amygdale' par 'cortex cingulaire antérieur', ça ne change absolument rien au sens. C'est juste une information dont la fonction principale est de faire dire : 'Oh, c'est incroyable !' plutôt que d'apporter une explication qui sert à quelque chose."


Mensonge n° 10 — La sérotonine et la dopamine "expliquent" nos états intérieurs

C'est probablement le mensonge le plus répandu aujourd'hui. "Vous manquez de dopamine", "votre sérotonine est trop basse"... On l'entend partout, y compris dans la bouche de certains médecins reconnus.

Problème numéro un : on ne peut pas mesurer les taux de neurotransmetteurs dans le cerveau sans ouvrir la boîte crânienne et prélever un échantillon. Quant à la mesure dans le sang, elle ne reflète pas les taux cérébraux, car la barrière hémato-encéphalique l'en sépare hermétiquement.

Problème numéro deux : la dopamine et la sérotonine sont impliquées dans des dizaines de fonctions — régulation de la température, appétit, sexualité, sommeil, motricité... Un vrai manque de l'un ou l'autre de ces neurotransmetteurs se traduirait par un cortège de symptômes bien avant d'affecter l'humeur.

Problème numéro trois : les antidépresseurs de type ISRS (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) fonctionnent empiriquement dans 60 à 70 % des cas de certaines dépressions — mais cela ne prouve pas que la dépression est "causée" par un manque de sérotonine. C'est un raccourci logique non fondé.

La métaphore du verre sur la tête : "Si je te dis : mettre ce verre en équilibre sur ta tête soigne le mal de dos, ce serait faux de conclure que 'les verres sur la tête soignent le mal de dos.' Ce qui soigne le mal de dos, c'est que pour garder le verre en équilibre, tu dois te redresser — et en te redressant, tu renforces ton gainage." On sait que les antidépresseurs marchent ; on ne sait pas encore exactement pourquoi.


Ce que tout cela nous dit de nous-mêmes

Pourquoi ces mensonges persistent-ils aussi bien ? Moukheiber identifie deux moteurs principaux : les motivations idéologiques et politiques (réduire les comportements humains à l'individu et à son cerveau permet d'éviter de questionner les causes sociales et collectives) et l'argent (les neuro-mythes, pour qui sait les utiliser, sont toujours de bonnes sources de revenus — formations, tests, médicaments, ateliers de développement personnel...).

Mais il y a aussi quelque chose de plus fondamental : nous sommes attirés par ce que Moukheiber appelle le "bullshit pseudo-profond" — des formulations qui sonnent rigoureuses et savantes, qui donnent l'impression de toucher à quelque chose d'essentiel, mais qui s'effondrent à l'examen critique. "Souvent, on voit derrière des mots très savants une banalité affligeante."

La solution n'est pas de rejeter les neurosciences — il s'agit d'une discipline passionnante, en plein développement, qui nous réserve encore des surprises considérables. Contentons-nous d'accepter que le cerveau est un organe d'interaction : avec le corps, avec l'environnement, avec les autres. Nous ne sommes pas un cerveau dans un bocal. Noi un ordinateur, ni un oignon avec toutes ses pelures, et un petit reptile au-milieu.

Nous sommes des êtres incarnés, dans un monde, avec d'autres. C'est moins vendeur — mais c'est nettement plus vrai.


Pour aller plus loin : Albert Moukheiber, Neuromania — Le vrai du faux sur votre cerveau, Allary Éditions, 2024. L'épisode du podcast Dialogues de Fabrice Midal consacré à cet entretien est disponible sur YouTube, Spotify et Apple Podcasts.

Pour visionner l'interview dans son intégralité :


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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