Il y a longtemps, à la télévision, j'ai vu quelqu'un défendre publiquement une idée qui m'est restée en mémoire. La personne parlait de fast food, cette expression anglaise qui commençait à envahir les enseignes. Elle disait, en substance, quelque chose comme : "nous avons en français une expression qui existe déjà et qui ferait parfaitement l'affaire. Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas tous nous mettre à dire « je vais au sur-le-pouce »".
Je ne sais plus qui c'était, ni sur quelle chaîne. En revanche, je me souviens très bien de l'aplomb avec lequel la personne l'énonçait, et de l'inconscience apparente du ridicule qu'elle produisait. Aller au sur-le-pouce. Le français rechigne à nominaliser une locution adverbiale, mais visiblement, cela ne troublait personne sur le plateau.
Cette scène n'est pas isolée. Les gens qui font passer leur suffisance pour de l'expertise sont légion, et ils sont particulièrement à l'aise sur les questions de langue, où chacun se croit un peu qualifié. C'est de cette suffisance, en particulier appliquée aux mots du numérique, dont je voudrais vous parler ici.
Les épisodes précédents de cette série ont examiné, chacun, un mot du numérique. Celui-ci et le suivant vont faire un pas de côté : c'est moins un mot qu'un phénomène que nous allons regarder.
Qui propose, au juste ?
Avant d'entrer dans la galerie, une précision utile. Quand on parle des équivalents officiels de nos anglicismes numériques, on désigne en réalité trois instances différentes, qui n'ont ni le même mandat ni les mêmes moyens.
Ainsi, en France, l'Académie française émet des avis sans pouvoir contraignant. La Commission d'enrichissement de la langue française publie au Journal officiel des termes que l'administration a l'obligation d'employer — mais elle seule. Enfin, au Québec, l'Office québécois de la langue française s'adosse à la Charte de la langue française, qui a, elle, une portée juridique réelle sur l'affichage et le commerce.
Aucune de ces trois instances, pourtant, ne peut décréter ce que vous et moi disons en famille. Elles proposent. L'usage dispose. C'est précisément l'écart entre les deux qui va nous intéresser.
La galerie des incongruités
Un hacker qui fouine
L'équivalent officiel proposé pour hacker est fouineur. C'est peut-être le cas le plus savoureux du lot : le mot officiel inverse le sens du mot d'origine. Le bidouilleur ingénieux, le passionné qui démonte pour comprendre, devient un fouille-poubelle. Le glissement est net, et il n'est pas neutre : là où l'anglais posait une figure ambivalente (le hacker est bienveillant ou malveillant selon ce qu'il fait de son talent), le français officiel tranche d'emblée en faveur de la suspicion.
Un cookie qui témoigne
Pour cookie, les deux rives de l'Atlantique ont proposé la même chose : témoin, ou témoin de connexion. L'idée est fondée techniquement — un cookie garde trace, effectivement, d'une visite antérieure — mais ici le vocabulaire du tribunal remplace celui du goûter. Involontairement, le mot officiel sonne plus inquiétant que l'anglicisme qu'il prétend remplacer. Un petit biscuit ne fait peur à personne ; un témoin, si.
Un spam qu'on arrose
Pour le spam, la France a retenu arrosage. On peine à imaginer un lecteur, découvrant ce mot pour la première fois, deviner qu'il désigne l'envoi massif de courriels non sollicités. Arrosage évoque un jardinier, pas un escroc à l'autre bout du monde.
L'ironie est ailleurs. Le mot le plus drôle — pourriel, formé sur poubelle et courriel — nous vient du Québec depuis 1997. C'est un trait d'esprit véritable, qui dit ce qu'il désigne et le fait sourire au passage. L'Académie française l'a pourtant refusé pour officialisation, le jugeant trop proche de courriel. Il a fini malgré tout par entrer dans le Petit Robert et le Petit Larousse, par la voie de l'usage. Ainsi, le mot le plus vif est celui que nous avions écarté.
Sauf que parfois, ça prend
Attention : il faut se garder d'un raccourci trop rapide. La thèse "les mots fabriqués sont ridicules" ne tient pas — et à vrai dire, je ne l'ai jamais soutenue. Ce qui me paraît voué à l'échec, c'est la prétention à décréter un usage. Fabriquer un mot est une chose ; imposer d'en haut son emploi en est une autre.
Ordinateur, une proposition qui a pris
D'ailleurs, le meilleur contre-exemple se trouve dans le mot que vous et moi utilisons cent fois par jour : ordinateur. Un philologue nommé Jacques Perret l'a fabriqué en 1955, à la demande d'IBM France. Il l'a tiré d'un adjectif théologique désignant Dieu mettant de l'ordre dans le monde. La victoire est totale : ainsi, personne ne dit plus computer dans une phrase courante. Or aucune commission n'a décrété ordinateur : un philologue l'a proposé à la demande d'une entreprise, avant que l'usage ne l'adopte organiquement. C'est un exemple de mot fabriqué et accueilli, pas d'un mot imposé d'autorité.
Pare-feu, ou le décret qui suit l'usage
Le cas de firewall est plus subtil. La Commission d'enrichissement a bien décrété, en 1999, un premier équivalent officiel : barrière de sécurité. Personne ne l'a jamais employé. Vingt-trois ans plus tard, en 2022, la même Commission est revenue à la charge avec pare-feu. Cette fois, c'est passé — mais tout laisse penser que le décret a moins créé l'usage qu'il ne l'a entériné. Les professionnels de la sécurité informatique parlaient de pare-feu bien avant 2022. Autrement dit, quand un décret réussit, on peut supposer qu'il court derrière l'usage plutôt qu'il ne le précède, quoi qu'on en dise.
Ainsi, ce qui se dessine, c'est une règle assez simple : les décrets qui prennent sont ceux qui suivent l'usage, pas ceux qui cherchent à l'imposer.
Nos cousins d'outre-Atlantique
Un mot du contexte québécois, avant d'aller plus loin. Le rapport des Québécois à la langue française tient à une histoire assez dense, que j'ai racontée ailleurs. Je m'en tiens ici à un seul aspect : leur créativité lexicale.
Ils tombent souvent dans le mille
Là où la France a le chic de rater le coche, le Québec a plus souvent celui de tomber pile. Courriel, clavarder, baladodiffusion, pourriel, infonuagique, hameçonnage, magasiner — la liste est longue des créations québécoises qui ont pris chez eux, et dont plusieurs ont fini par traverser l'Atlantique pour arriver dans nos dictionnaires. La France produit arrosage et fouineur ; le Québec produit courriel et pourriel. À réussite égale sur le terrain, la différence de qualité éditoriale n'échappera à personne.
Le miroir des rectifications de 1990
Il existe un exemple plus troublant encore, qui ne concerne plus les mots numériques mais l'orthographe elle-même. En 1990, le Conseil supérieur de la langue française — instance française — a proposé une série de rectifications (nénuphar → nénufar, mille-pattes → millepattes, chausse-trape → chaussetrape, et bien d'autres). L'Académie française les a approuvées, chose rare. Elles sont parues au Journal officiel.
Trente-cinq ans plus tard, en France, ces rectifications restent largement ignorées et régulièrement contestées, comme si l'on menaçait quelque chose de fondamental en proposant d'écrire nénufar. Pourtant, l'ouvrage de référence qui les recense méthodiquement s'intitule Cinq millepattes sur un nénufar. Chantal Contant, une linguiste québécoise, l'a publié en 2009 ; son titre applique les rectifications qu'il présente. Notre propre réforme, celle que nos institutions avaient adoptée, est aujourd'hui portée par nos cousins québécois. Il fallait le faire.
Ce que l'usage nous apprend
En définitive, c'est toujours l'usage qui tranche. Il tranche sans consulter personne, il tranche parfois contre les instances les mieux intentionnées, et il tranche parfois pour elles quand elles ont su écouter avant de proposer. Ce n'est jamais la fabrication d'un mot qui pose problème — les langues en fabriquent tout le temps. C'est la prétention à décider d'en haut ce que les locuteurs auront spontanément envie de dire demain matin, autour d'un café. Cette prétention-là, l'histoire du numérique la sanctionne à chaque page.
Mais ne l'oublions pas : un mot ne vit pas qu'une seule fois. Dans le domaine du numérique, il naît nom de code, il devient nom de marque, et il termine parfois clin d'œil pour initiés. C'est ce que je vous raconterai dans le prochain — et dernier — épisode de cette série.
Sources
- Office québécois de la langue française, Vitrine linguistique — fiches "pare-feu", "témoin", "infonuagique", "pollupostage".
- Office québécois de la langue française, Présentation des rectifications de l'orthographe.
- FranceTerme, Ministère de la Culture — fiches "arrosage" et "pare-feu".
- Chantal Contant, Grand vadémécum de l'orthographe moderne recommandée : cinq millepattes sur un nénufar, Éditions De Champlain, Montréal, 2009.
- Farid Georges, "La « nouvelle orthographe », 21 ans plus tard", SHS Web of Conferences, vol. 1, 2012.
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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