Il y a quelques semaines, en discutant avec Claude (mon assistant IA favori), nous avons reconstitué un mini-dialogue. Ma question s'était perdue dans les méandres numériques, mais sa réponse restait pertinente. Nous avons donc inventé ma question pour redonner du sens à l'échange.
À proprement parler, il s'agissait d'une légère entorse à la réalité. Pourtant, cette petite manipulation était non seulement utile, mais nécessaire pour préserver la cohérence pédagogique du propos.
Cet incident m'a rappelé une question qui traverse toute ma carrière de formateur : un pédagogue a-t-il parfois le droit de mentir ?
La réponse pourrait vous surprendre : Oui ! Et même, dans certains cas, le mensonge se révèle plus efficace que la vérité.
Cet article s'adresse d'abord aux formateurs professionnels, mais je suis convaincu que ces réflexions concernent également les enseignants, les managers, les parents… bref, quiconque se trouve en situation de transmettre quelque chose à quelqu'un.
Le grand malentendu sur la manipulation
Nos contemporains ont un peu trop facilement le mot "manipulation" à la bouche. En effet, on parle volontiers de manipulation dès qu'on perçoit une tentative d'influence, même parfaitement légitime.
Pourtant, si l'on s'en tient à une définition stricte de la manipulation, beaucoup de nos interactions sociales quotidiennes entrent de fait dans cette catégorie.
Prenons trois exemples :
L'entretien d'embauche : Vous ne débarquez pas en survêtement en déballant tout de go vos vraies opinions sur l'organisation du travail. Vous soignez votre présentation, vous montrez votre enthousiasme (même si vous êtes un peu inquiet), vous mettez en avant vos réussites. Face à vous, votre interlocuteur est sans doute pris dans de semblables biais. Est-ce pour autant de la manipulation, voire un jeu de dupes ? Ou simplement du savoir-vivre professionnel ?
Le parent qui négocie le coucher : "Encore une histoire, et après dodo !" au lieu du brutal "Au lit, tout de suite !". C'est de la manipulation ? Oui. Est-ce condamnable ? Non, c'est de l'intelligence relationnelle au service du bien-être familial.
Le formateur qui démarre son intervention : Il arrive avec énergie, sourire, posture dynamique… même s'il a mal dormi et qu'il doute de son contenu. Il "manipule" l'ambiance pour créer les conditions d'apprentissage optimales. C'est son métier1.
Trois types d'influence à distinguer
Ce que ces exemples révèlent, c'est qu'en matière de manipulation, on confond trop souvent trois réalités très différentes :
- La manipulation malveillante : au service d'intérêts cachés, contre l'intérêt de l'autre
- L'influence légitime : au service d'un objectif partagé ou compris
- La mise en scène sociale : les codes qui permettent le vivre-ensemble
Le jeune homme du XIXᵉ siècle qui mettait son costume du dimanche et enfilait ses gants pour aller demander la main de sa belle ne "mentait" pas sur qui il était. Il montrait simplement qu'il comprenait les codes, qu'il respectait l'occasion, qu'il faisait l'effort de se présenter sous son meilleur jour.
Ce qui fait la différence ? L'intention et la finalité. Est-ce que je cherche à servir mes intérêts au détriment de l'autre, ou est-ce que je cherche à créer les conditions optimales pour que l'autre comprenne, apprenne, grandisse ?
Quand la vérité brute nuit à la compréhension
Voilà le cœur du problème pédagogique : parfois, la réalité brouille au lieu d'éclairer.
Imaginez que vous enseignez la physique newtonienne. Vous savez que la mécanique quantique et la relativité ont remplacé ce modèle, que Newton a été par la suite désavoué sur certains points fondamentaux. Allez-vous commencer votre cours en expliquant à vos élèves que ce qu'ils vont apprendre est techniquement faux ?
Non. Parce que la complexité immédiate tue l'apprentissage.
Toute pédagogie est simplification. La carte n'est pas le territoire, disait Korzybski2. Un bon schéma pédagogique n'est pas une thèse de doctorat, c'est un pont vers la compréhension.
Parfois, ce pont nécessite quelques arrangements avec la réalité. Pas pour tromper, mais pour éclairer – aussi paradoxal que cela puisse paraître.
Mes escroqueries assumées de formateur
Laissez-moi vous raconter deux histoires tirées de ma pratique. Deux exemples de "manipulations" que j'assume pleinement.
Le coup du graphique Excel
À mes débuts dans la formation bureautique, j'enseignais la création de graphiques Excel.
Version 1 – L'honnête ratée :
Plein de bonnes intentions, je demandais à mon auditoire de me proposer des valeurs au hasard. Je saisissais en direct ces valeurs dans les cellules (mon écran étant projeté), puis pouf : touche F11, et le graphique apparaissait.
Sauf que… il était totalement inexploitable. Le graphique que j'obtenais était tout sauf parlant. Excel "faisait comme il pouvait" pour décider de l'échelle, des marges inférieure et supérieure, et certains écarts passaient complètement à la trappe. Bref, le résultat était illisible.
Je m'empêtrais alors dans des explications embarrassées, je remplaçais les valeurs trop extrêmes par des valeurs plus "plausibles", je montrais que le graphique "réagissait" en direct… mais je voyais bien, aux froncements de sourcils de mon auditoire, que mon petit effet avait fait un flop complet.
Version 2 – L'escroquerie réussie :
Par la suite (et très vite, d'ailleurs), j'ai changé mon fusil d'épaule. J'arrivais avec mes propres valeurs à tester, mais ce que les gens ne savaient pas, c'est que j'avais choisi ces valeurs avec le plus grand soin. Objectif : générer un graphique le plus joli et le plus parlant possible.
Ce faisant, j'agissais en véritable "escroc" (les guillemets ont leur importance).
Vous auriez dû me voir, avec mes : "Tiens, ici, par exemple, on va mettre… heu… tiens, disons 134 !"
Et par la suite : "Vous avez remarqué ? Le creux qui est nettement marqué ici correspond à notre 134 de tout à l'heure !"
Les gens étaient sciés. À l'époque, tout ceci était très nouveau. Les graphiques qui circulaient dans les bureaux semblaient nimbés de mystère, et la manière d'y parvenir semblait l'apanage de quelques individus particulièrement brillants.
Qu'ai-je manipulé ?
- L'illusion de spontanéité (mes valeurs étaient préparées)
- La perception de simplicité (j'avais éliminé les cas tordus)
- L'émerveillement (effet "waouw" garanti)
Qu'ai-je refusé de manipuler ?
- La réalité du fonctionnement d'Excel (F11 fait bien apparaître le graphique)
- La capacité de mes stagiaires à reproduire (avec des valeurs plausibles, ça marche parfaitement)
- Leur confiance en eux (bien au contraire, je l'ai construite)
Le Schtroumpf grognon muselé
Autre manipulation assumée : à mes débuts, j'annonçais une activité sur la mémorisation → souvent, un participant levait la main : "Moi j'ai une mauvaise mémoire, je suis certain de ne pas y arriver" → je le rassurais gentiment → il échouait (prophétie auto-réalisatrice).
Aujourd'hui ? Avant même de voir une telle "main pessimiste" se lever, je prends les devants : "Attendez ! Tout va parfaitement fonctionner SAUF si vous êtes certain(e) d'avoir une trop mauvaise mémoire…". Ainsi je surmonte l'objection par avance, sans lui laisser l'occasion de s'installer. Pas de confrontation, juste de l'aïkido psychologique.
Résultat : je n'ai plus jamais entendu de Schtroumpf grognon, et les scores de réussite ont explosé. (Pour en savoir plus, voir : Vous avez une mémoire extraordinaire)
Une déontologie paradoxale : la règle des trois tests
Mais alors, comment savoir quand la manipulation devient légitime dans une situation pédagogique donnée ?
Face à vos participants, vous vous retrouverez régulièrement dans des situations où vous devrez choisir : dire toute la vérité dans sa complexité, ou simplifier stratégiquement ? Laisser l'objection s'installer, ou la court-circuiter ? Improviser avec leurs valeurs aléatoires, ou arriver avec vos propres données soigneusement préparées ?
Voici donc la règle des trois tests pour vous guider dans ces moments de décision :
Test 1 – L'intention
- "Dans cette situation précise, est-ce que ma simplification / mon arrangement / ma mise en scène sert LEUR apprentissage… ou sert-elle plus prosaïquement à me faciliter la vie / à briller / à éviter l'inconfort ?" *
→ Si c'est pour vous : STOP.
Test 2 – La découverte
- "Si mes participants découvrent l'arrangement (mes valeurs Excel préparées, mon coup de théâtre calculé, ma simplification stratégique), seront-ils légitimement en colère ou amusés de la ficelle ?" *
→ Si colère légitime : STOP.
Test 3 – Le long terme
- "Dans six mois, qu'est-ce qu'ils auront retenu : la compétence réelle que je voulais leur transmettre, ou une fausse croyance qui les handicapera ?" *
→ Si fausse croyance durable : STOP.
Si la situation passe les trois tests : allez-y, manipulez en pleine conscience. Cela fait partie de votre mission pédagogique.
Les garde-fous essentiels
Cette règle s'accompagne de quelques principes fondamentaux :
- Ne jamais induire en erreur durablement : la simplification temporaire est acceptable, le mensonge structurel ne l'est pas
- Distinguer omission temporaire et désinformation : taire momentanément une complexité n'est pas mentir sur les faits
- Accepter la proportionnalité : plus la "manipulation" est importante, plus elle doit être justifiée par l'objectif pédagogique
Il est préférable d'énoncer des vérités… sauf quand cette vérité brute devient un obstacle à la compréhension, sauf quand une simplification stratégique sert mieux l'apprentissage que la complexité exhaustive.
L'évolution du formateur : idéalisme ET efficacité
Mes deux exemples illustrent une trajectoire commune à beaucoup de pédagogues : celle qui mène du formateur idéaliste-maladroit au formateur idéaliste-efficace.
Au début, j'avais le cœur sur la main. Je voulais tout expliquer, tout montrer dans sa vraie complexité, être parfaitement transparent. Résultat : graphiques ratés et Schtroumpfs grognons triomphants.
Aujourd'hui, j'ai toujours le cœur sur la main. Je n'ai rien perdu de ma conviction que chacun peut apprendre, et que les capacités d'un être humain sont en général bien supérieures à l'idée qu'il s'en fait.
Mais j'ai appris à mettre mon idéalisme au service de résultats concrets plutôt que de bons sentiments stériles.
L'efficacité n'est pas la trahison de l'idéalisme – c'est sa mise en œuvre.
J'ai simplement compris qu'un bon pédagogue n'est pas celui qui dit toute la vérité tout le temps. C'est celui qui sait quelle vérité dire, quand la dire, et comment la dire pour qu'elle soit entendue, comprise, intégrée.
Parfois, cela passe par un graphique Excel aux valeurs soigneusement choisies. Parfois, par une objection devancée avant qu'elle ne s'installe. Parfois, par un mini-dialogue reconstitué.
Le cœur sur la main, oui. Mais avec de la bouteille pour que ça serve vraiment.
Et vous ? Quelles sont vos "escroqueries pédagogiques" assumées ? Quels arrangements avec la réalité vous ont permis de mieux transmettre ? Je serais ravi de lire vos expériences en commentaire.
- Rappelons que, pour un formateur, il est important de répondre tout à la fois avec bienveillance et assurance à tous les "anxieux du début" qui vous assaillent de mille questions avant même que tout le monde soit arrivé. Ainsi vous pourrez les rassurer en leur promettant que "…toutes ces questions seront traitées une fois que tout le monde sera là", et même que "c'est précisément par cela que nous allons commencer". Ce faisant, n'oubliez pas de dire tout cela avec le sourire… et surtout de bien vous souvenir que le ton que vous employez en pareil cas est tout aussi important (…sinon plus) que le contenu. Pour plus de précisions, voir Le démarrage RAPIDOS. ↩︎
- A ce sujet, consulter notre ressource pédagogique "Le jeu de la carte postale " ↩︎
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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