La franchise revendiquée, ou l’art de blesser sans se salir les mains

Un masque de théâtre doré tenu à l'écart d'un visage, révélant une expression différente en dessous, illustrant l'imposture de la fausse franchise

La franchise est le moyen le plus déguisé d'être malveillant à coup sûr.

Henry Bataille, Poliche, 1906

Il existe une petite phrase que vous avez sans doute déjà entendue, prononcée avec une tranquille assurance : "Moi, au moins, je suis franc(he), je dis les choses. Le positif comme le négatif." Elle sonne comme une profession de vertu, souvent accompagnée d'un sourire un peu supérieur — comme si dire les choses suffisait, à lui seul, à s'exonérer de leur impact sur celui qui les reçoit.

Il y a là, me semble-t-il, l'art consommé de la fausse franchise — une imposture intellectuelle qu'Henry Bataille avait déjà repérée, en 1906, dans sa pièce Poliche : la citation ci-dessus n'a pas pris une ride. J'avais d'ailleurs effleuré ce sujet, à la marge, dans un précédent article sur les mots qui rassurent. Cette fois, j'aimerais y aller franchement (c'est le cas de le dire).

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L’IA, nouvelle figure dans le paysage de la relation d’aide ?

Une silhouette humaine face à un écran lumineux, reliée par des fils de lumière à d'autres figures d'aidants suggérées en arrière-plan, évoquant la place de l'IA dans le paysage de la relation d'aide.

Il y a longtemps que je m'interroge sur ce qu'est vraiment la "relation d'aide", et sur toutes les réalités, parfois surprenantes, que cette expression recouvre. À première vue, elle évoque le psychothérapeute en cabinet, ou peut-être l'assistant social en entretien. Mais à y regarder de plus près, on s'aperçoit vite que la relation d'aide se faufile dans des recoins beaucoup plus inattendus de nos vies.

Quelques exemples…

Donnons-en quelques exemples : le médecin de famille qui prend le temps d'écouter avant de prescrire, le coach sportif qui adapte sa séance à l'humeur de son élève, le coiffeur dont les clientes savent qu'il les écoute autant qu'il leur coupe les cheveux, le libraire qui devine que vous cherchez bien autre chose qu'un roman, le professeur qui voit qu'un élève va mal et lui consacre cinq minutes à la sortie du cours, le voisin de bistrot qui sent que vous n'allez pas y arriver tout seul ce soir, le bénévole d'une ligne d'écoute téléphonique, le pharmacien qui repère un signal et oriente vers le bon spécialiste, le chauffeur de taxi qui devient confident le temps d'un trajet de nuit, le médiateur familial dans une séparation difficile, le formateur qui "sent" que son auditoire est en train de décrocher et qui ajuste à la volée…

Tous ces gens font de la relation d'aide. Et pourtant, aucun d'eux ne se ressemble vraiment. Leurs outils, leur posture, leur formation, leurs limites diffèrent considérablement.

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Quand l’intelligence de situation bat la communication rationnelle

Illustration humoristique d'une voiture bloquée entre deux autres véhicules sur un parking de marché.

Une dame de mon entourage m'a récemment raconté une scène de parking qui, au-delà de son caractère cocasse, ouvre des pistes de réflexion étonnamment riches.

La scène se passe près d'un marché. Cette dame est garée et s'apprête à quitter sa place de parking. À sa gauche, une voiture dont le conducteur attend visiblement qu'elle parte. À sa droite, même scénario : un autre conducteur, même intention. Chacun a parfaitement compris que l'autre veut prendre la place, et chacun s'est rapproché au maximum, bien décidé à brûler la politesse à son concurrent.

Le problème ? Ils sont l'un et l'autre arrêtés si près de la voiture qu'ils empêchent totalement sa sortie. L'impasse est complète.

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4 conseils pour lutter contre les excès du politiquement correct

les excès du politiquement correct
  • Refusez d’être un troll ou un gourou
  • Évitez d'être blessant, sauf si c'est la seule possibilité pour tenter d'atteindre le vrai.
  • Ne ferraillez pas contre des moulins à vent, ne vous abritez pas derrière des ennemis.
  • Consacrez autant de temps à proposer des solutions qu'à diagnostiquer des problèmes.
pyramide d'enfants (jeu)

Voilà en substance ce que je viens de voir et d'entendre sur une chaîne YouTube que je ne connaissais pas, et laquelle je me suis empressé de m'abonner séance tenante.

Le politiquement correct : de quoi parle-t-on exactement ?

Le terme "politiquement correct" est lui-même devenu un terrain miné. Pour les uns, il désigne une forme de courtoisie nécessaire — le refus de blesser inutilement, de stigmatiser, de perpétuer des stéréotypes nuisibles. Pour les autres, il est devenu un instrument de censure douce, un mécanisme d'autocensure collective qui interdit progressivement certaines formulations, certaines questions, certaines vérités inconfortables.

La réalité est, comme souvent, plus nuancée que les deux camps ne le reconnaissent. Il existe un politiquement correct légitime — celui qui consiste à ne pas humilier, à ne pas réduire une personne à une caractéristique, à choisir ses mots avec soin quand ils peuvent blesser sans raison. Et il existe un politiquement correct excessif — celui qui confond la forme et le fond, qui préfère le confort du silence à l'inconfort de la vérité, qui transforme la prudence en lâcheté intellectuelle.

C'est contre ce second versant que les 4 conseils présentés dans la vidéo ci-dessous sont dirigés. Je vous laisse visionner ce petit bijou :

Déjouer le politiquement correct

Ces 4 conseils, et ce qu'ils sous-entendent

"Refusez d'être un troll ou un gourou" — c'est peut-être le plus important des quatre. Le troll cherche le scandale pour le scandale ; le gourou cherche les disciples plutôt que la vérité. Lutter contre les excès du politiquement correct ne donne pas le droit de choquer pour choquer. Ni de construire une identité sur la provocation. L'objectif n'est pas d'être "celui qui dit ce que les autres n'osent pas". C'est une posture qui se nourrit d'elle-même et finit par devenir aussi dogmatique que ce qu'elle prétend combattre.

"Évitez d'être blessant, sauf si c'est la seule possibilité pour tenter d'atteindre le vrai" — cette formulation est d'une précision remarquable. Elle ne dit pas "ne soyez jamais blessant". Elle dit que la blessure n'est justifiable que comme dernier recours. Quand elle est le prix d'une vérité qui n'a pas d'autre chemin. C'est une exigence morale haute — bien plus haute que le simple "je dis ce que je pense".

"Ne ferraillez pas contre des moulins à vent, ne vous abritez pas derrière des ennemis" — autrement dit : choisissez vos batailles. Se battre contre une caricature du camp adverse, construire sa pensée par opposition à un ennemi imaginaire ou grossièrement simplifié, c'est une forme de paresse intellectuelle qui affaiblit le propos bien plus qu'elle ne le renforce.

"Consacrez autant de temps à proposer des solutions qu'à diagnostiquer des problèmes" — le conseil le plus difficile à appliquer, et peut-être le plus nécessaire. La critique est facile, l'art est difficile — et la proposition est plus difficile encore. Il est toujours plus confortable d'identifier ce qui ne va pas que de risquer une solution qui pourra, elle aussi, être critiquée.

Le vrai enjeu : la liberté de penser à voix haute

Ce que ces quatre conseils défendent, en creux, c'est quelque chose d'assez précieux :

  • Le droit d'être honnête sans être pour autant cruel,
  • Le droit de nommer les choses sans se réfugier derrière les euphémismes ni les idées à l'emporte-pièces,
  • Le droit de poser des questions inconfortables sans être immédiatement soupçonné de mauvaises intentions

Ce n'est pas le droit d'être impoli. Ni le droit de blesser impunément. C'est quelque chose de plus subtil et de plus fragile : la possibilité d'une conversation sérieuse, dans laquelle les mots ont encore leur sens, dans laquelle les désaccords peuvent s'exprimer sans dégénérer en procès d'intention.

Cette liberté-là mérite d'être défendue — avec soin, avec méthode, et sans tomber dans les travers qu'elle prétend combattre.


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