Il y a quelques jours, un ami musicien me lance au détour d'une conversation : "Au fait, tu connais la méthode de Denys Parsons ?" Aveu d'ignorance de ma part. "C'est un système pour coder les mélodies, ultra simple : juste trois lettres pour dire si ça monte, si ça descend ou si ça reste pareil."
Intrigué, je me suis documenté. Et là, surprise : cette découverte a réveillé un vieux souvenir enfoui depuis plus de quarante ans. Une visite au siège de la SACEM, en 1980, où l'on m'avait montré un système de classification des œuvres musicales qui m'avait fasciné à l'époque. Des fiches cartonnées, des codes mystérieux, des inspecteurs en gabardine munis de carnets minuscules… Bref, tout un folklore analogique que la génération Shazam aura du mal à imaginer !
Retour sur ces systèmes ingénieux qui permettaient, bien avant l'ère numérique, d'identifier et de protéger les créations musicales.
Le code Parsons : trois lettres pour identifier n'importe quelle mélodie
Denys Parsons (1914-1995), auteur britannique et esprit curieux (il était aussi chimiste, accordeur de pianos et… chercheur en parapsychologie !), a inventé en 1975 une méthode d'une simplicité désarmante pour coder les mélodies.
Le principe en trois lettres
Le code Parsons ne retient que le contour mélodique d'une œuvre, c'est-à-dire la direction que prend chaque note par rapport à la précédente. Il utilise uniquement trois symboles :
- U (Up) : la note monte
- D (Down) : la note descend
- R (Repeat) : la note reste identique
On ajoute parfois un astérisque (*) pour marquer la première note.
Un exemple concret

Prenons les premières notes de "Joyeux anniversaire" :
Do-Do-Ré-Do-Fa-Mi
En code Parsons, cela donne : * R U D U D
- La première note (Do) = *
- Do → Do = R (même hauteur)
- Do → Ré = U (ça monte)
- Ré → Do = D (ça descend)
- Do → Fa = U (ça monte)
- Fa → Mi = D (ça descend)
Vous voyez ? Aucune information sur la tonalité, le rythme, les nuances… juste la géographie mélodique. Et pourtant, avec ce simple profil, on peut identifier une chanson parmi des centaines de milliers !
À quoi ça sert ?
L'idée géniale de Parsons était de créer un dictionnaire de thèmes musicaux permettant de retrouver une œuvre dont on ne connaît que la mélodie. Vous fredonnez un air dans votre tête mais vous ne savez plus le titre ? Codez-le en Parsons, cherchez dans une base de données, et vous retrouvez l'œuvre !
Aujourd'hui, ce système est utilisé par Musipedia, une encyclopédie musicale collaborative en ligne. Vous pouvez siffloter une mélodie, la coder en Parsons, et le site identifie le morceau. C'était le Shazam des années 1970 !
1980 : quand la SACEM classait la musique sur des fiches cartonnées
En découvrant le code Parsons, un souvenir m'est immédiatement revenu : une visite au siège de la SACEM à Neuilly-sur-Seine, au début des années 1980. J'étais alors jeune musicien, et cette visite m'avait marqué par l'ingéniosité du système mis en place.
Le dictionnaire musical de la SACEM
On nous avait expliqué que lorsqu'un sociétaire déposait une œuvre, les huit premières mesures de chaque thème étaient retranscrites sur une fiche cartonnée. Ces fiches étaient ensuite classées dans un immense fichier analogique (oui, vous avez bien lu : des tiroirs, des intercalaires, du papier bristol…).
Le système reposait sur un code fondé sur les hauteurs et les intervalles entre les notes. Pas de tonalité précise, juste les écarts relatifs. L'objectif ? Détecter automatiquement les plagiats potentiels.
La détection des ressemblances
Le principe était redoutablement efficace : si un nouvel opus portait le même code qu'une œuvre déjà déposée, l'opérateur qui s'apprêtait à classer la fiche le voyait immédiatement. Les deux fiches, identiques, se retrouvaient côte à côte dans le fichier ! Une alerte humaine, en quelque sorte.
Les services musicaux de la SACEM pouvaient alors procéder à une analyse plus fine pour déterminer s'il s'agissait d'une simple coïncidence (il existe beaucoup de mélodies proches) ou d'un véritable plagiat.
Ce système, unique au monde dans les sociétés d'auteurs, comptabilisait déjà dans les années 1980 plusieurs centaines de milliers de fiches. Un travail titanesque !
Parsons vs SACEM : similitudes et différences
En découvrant le code Parsons, ma première intuition a été : "Mais cela me rappelle ce que faisait la SACEM !" Sauf que… pas tout à fait, en fait.
Les points communs
Les deux systèmes partagent la même philosophie :
- Abstraction de la tonalité : peu importe que l'œuvre soit en Do majeur ou en Fa# mineur, seul compte le profil mélodique
- Simplification extrême : on ne garde que l'essentiel pour permettre des recherches rapides
- Finalité pratique : identifier des ressemblances dans une vaste base de données
Les différences essentielles
Mais là s'arrêtent les similitudes. Le système de la SACEM était beaucoup plus précis que le code Parsons :
Le code Parsons ne retient que la direction (monte/descend/égal). Si vous passez d'un Do à un Ré (un ton) ou d'un Do à un Sol (une quinte), c'est pareil : les deux sont notés "U".
Le système SACEM, lui, prenait en compte les intervalles exacts. La différence entre une seconde, une tierce ou une quinte était conservée. Beaucoup plus d'informations, donc beaucoup plus de précision pour distinguer les œuvres.
D'autre part, le code Parsons a été inventé en 1975, alors que le dictionnaire musical de la SACEM existait probablement depuis bien plus longtemps (la SACEM a été fondée en 1851 !). Il s'agissait d'un système propriétaire développé en interne, spécifiquement adapté aux besoins de détection de plagiat.
Les inspecteurs en gabardine et leurs petits carnets

Mais l'anecdote la plus savoureuse de cette visite à la SACEM concernait les fameux inspecteurs de terrain.
Leur mission
On nous avait expliqué que des agents de la SACEM assistaient incognito à des représentations publiques : concerts, bals, kermesses, cafés-concerts… Leur mission ? Vérifier que les œuvres diffusées étaient bien déclarées par les organisateurs, et que les droits d'auteur correspondants étaient acquittés.
Le matériel de l'inspecteur parfait
Pour mener à bien cette surveillance discrète, ces inspecteurs étaient équipés de carnets et crayons minuscules, habilement dissimulés dans les poches de leur gabardine (oui, la gabardine était apparemment l'uniforme non officiel de la profession).
Au fil du spectacle, l'inspecteur notait ce qu'il entendait, probablement en utilisant le système de codification en vigueur à l'époque. De retour au bureau, il pouvait comparer ses notes avec les déclarations officielles de l'organisateur.
Une réalité documentée
Mes recherches récentes confirment que ces inspecteurs musicaux existaient bel et bien. Ils étaient même assermentés par le ministère de la Culture après deux ans d'ancienneté dans l'entreprise, et formés à la rédaction de "constats de matérialité".
Ces agents de terrain avaient le pouvoir de dresser des procès-verbaux en cas de diffusion non déclarée. La SACEM disposait (et dispose toujours) d'équipes de contrôle réparties sur tout le territoire, avec une hiérarchie bien établie : directeurs régionaux, délégués régionaux, chargés de clientèle…
Imaginez la scène : un petit bal populaire quelque part en province, un type discret dans le fond de la salle qui griffonne dans un carnet de poche, l'organisateur qui ignore qu'il est en train d'être contrôlé… Il y a quelque chose de très "Film noir des années 1950" dans tout ça !
De la fiche cartonnée à Shazam : l'évolution des systèmes d'identification
En quarante ans, nous sommes passés de ces systèmes artisanaux à des technologies qui relèvent presque de la magie.
L'ère analogique
Dans les années 1980, identifier une mélodie était un travail d'expert. Il fallait :
- Une oreille musicale entraînée (les agents de la SACEM étaient souvent d'anciens premiers prix de conservatoire)
- Une connaissance approfondie du système de codification
- Un accès physique au fichier central
- Du temps, beaucoup de temps
Le code Parsons, malgré sa simplicité, nécessitait quand même de savoir transcrire ce qu'on entendait. Pas évident pour un non-musicien ! Au fait, le livre original de Pearsons est encore disponible aujourd'hui (en anglais).
Et le dictionnaire de la SACEM aujourd'hui ?
Bonne nouvelle pour les curieux : ce fameux dictionnaire musical n'a pas disparu avec les fiches cartonnées ! Il existe toujours, mais sous forme numérique : le Répertoire SACEM.
Cette vénérable institution le présente fièrement comme "le plus vaste répertoire musical au monde, riche de 106 millions d'œuvres". De quoi donner le vertige quand on pense aux quelques centaines de milliers de fiches des années 1980 !
On peut désormais le consulter très simplement en ligne et y faire des recherches. Par curiosité, j'ai même vérifié si mes propres compositions y figuraient : https://repertoire.sacem.fr/resultats?filters=parties&query=lamailloux
Le passage du fichier bristol au cloud, en quelque sorte. Les fiches ont disparu, mais la mission reste la même : protéger les créateurs.
La révolution numérique
Aujourd'hui, des applications comme Shazam, SoundHound ou même Google identifient un morceau en quelques secondes à partir d'une simple écoute. Ces systèmes utilisent des algorithmes d'empreinte acoustique (acoustic fingerprinting) qui analysent le spectrogramme du son.
L'intelligence artificielle peut désormais :
- Reconnaître une mélodie fredonnée approximativement
- Identifier un morceau, même avec du bruit ambiant
- Suggérer des morceaux similaires
- Détecter des plagiats potentiels avec une précision redoutable
La base de données de Shazam contient des dizaines de millions de morceaux, infiniment plus que les quelques centaines de milliers de fiches de la SACEM des années 1980.
Et pourtant…
Malgré toute cette sophistication technologique, il y a quelque chose d'émouvant dans ces vieux systèmes analogiques. Une forme de créativité humaine face aux contraintes : comment faire tenir l'infinie diversité musicale dans un système de classification maniable ?
Le code Parsons, avec ses trois pauvres lettres, arrive à distinguer des milliers de mélodies. Les fiches cartonnées de la SACEM permettaient de détecter des plagiats sans ordinateur. Les inspecteurs en gabardine protégeaient les droits d'auteur armés d'un simple carnet.
C'était l'époque où résoudre un problème complexe demandait de l'ingéniosité plutôt que de la puissance de calcul. Une époque où l'expertise humaine était irremplaçable.
Coda
En définitive, cette petite plongée dans l'histoire des systèmes de codification musicale m'a rappelé une évidence : avant de pouvoir automatiser quoi que ce soit, il faut d'abord comprendre l'essence du problème.
Denys Parsons a compris que le contour mélodique était suffisant pour identifier une chanson. Les ingénieurs de la SACEM ont compris que les intervalles étaient la clé de la détection des plagiats. Les inspecteurs en gabardine ont compris qu'on ne peut pas faire respecter le droit d'auteur sans aller sur le terrain.
Aujourd'hui, nos smartphones font tout ça en un éclair. Mais ils ne font, au fond, qu'appliquer à grande échelle les principes imaginés par ces pionniers du classement musical.
La prochaine fois que vous utiliserez Shazam pour identifier une chanson, pensez à ces milliers de fiches cartonnées sagement rangées dans les tiroirs de la SACEM. Et rendez un hommage silencieux aux inspecteurs en gabardine qui, carnets à la main, veillaient sur le patrimoine musical dans l'ombre des salles de concert.
Entre nous, je me demande ce que sont devenus tous ces fichiers analogiques. Digitalisés ? Archivés dans une cave poussiéreuse ? Ou partis au pilon lors d'une grande opération de modernisation ?
Si quelqu'un a la réponse, je suis preneur. En attendant, je vais peut-être essayer de coder "Joyeux anniversaire" en système SACEM… Enfin, si je retrouve les intervalles exacts. Parce que là, mes souvenirs deviennent un peu flous.
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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