En 2020, je vous proposais une vidéo pédagogique sur la communication interpersonnelle. J'y décortiquais le processus fascinant qui se joue lors d'un simple dialogue entre deux personnes : Alain et Basile, deux personnages que j'avais inventés pour l'occasion, échangeaient face à face, et nous découvrions ensemble tous les mécanismes à l'œuvre. Les intentions, les filtres, les bruits, les malentendus… Bref, tout ce qui fait qu'entre ce qu'on pense et ce que l'autre comprend, il peut se passer énormément de choses.
Aujourd'hui, cinq ans plus tard, je vous propose de revisiter ce modèle. Mais cette fois-ci, nous n'allons pas analyser un dialogue entre deux humains. Non, nous allons explorer ce qui se passe quand vous dialoguez avec une intelligence artificielle.
Parce que oui, les mêmes mécanismes sont à l'œuvre. Mais avec des différences fondamentales qu'il est essentiel de comprendre. Et croyez-moi, même après des centaines d'heures de conversation avec Claude (mon IA), j'ai encore du mal à intégrer complètement certaines de ces différences.
Le modèle de 2020 : un rapide rappel
Pour celles et ceux qui n'auraient pas vu la vidéo originale (et je vous invite chaleureusement à la découvrir ici), voici l'essentiel à retenir.
Lorsque deux personnes dialoguent, le processus se déroule en plusieurs étapes :
Du côté de l'émetteur (celui qui parle) :
- Il a une intention (quelque chose qu'il veut dire)
- Cette intention passe par ses filtres personnels (sensoriels, socioculturels, personnels)
- Il émet son message (parole, geste, écrit…)
Du côté du récepteur (celui qui écoute) :
- Il reçoit le message (mais avec des bruits possibles : distractions, ambiguïtés…)
- Le message passe par ses propres filtres (qui ne sont pas les mêmes que ceux de l'émetteur)
- Le message produit un effet (ce qu'il comprend)
Et c'est là que Bernard Werber résumait parfaitement la situation avec son célèbre aphorisme : "Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d'entendre, ce que vous croyez entendre, ce que vous entendez, ce que vous avez envie de comprendre, ce que vous croyez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même…"
Vous voyez le tableau ? Entre l'intention de départ et l'effet d'arrivée, il y a une multitude de points de friction possibles.
Quand l'IA entre en scène : qu'est-ce qui change ?
Maintenant, transposons ce modèle au dialogue avec une intelligence artificielle.
Première bonne nouvelle : le cadre général reste valable. Il y a toujours un émetteur, un récepteur, des filtres, des bruits potentiels, et un effet produit. Le dialogue fonctionne par tours de parole : vous envoyez un message, l'IA répond. L'ensemble forme un tour. Une conversation est donc une suite de tours.
Deuxième bonne nouvelle : vous n'avez pas besoin de tout réinventer. Les bases que vous avez développées dans vos dialogues humains restent pertinentes.
Mais (et c'est un gros "mais") : les mécanismes internes sont radicalement différents. Et c'est précisément là que les choses deviennent passionnantes.
Côté humain, je ne vais pas m'étendre. Les filtres sensoriels, socioculturels et personnels que j'ai détaillés en 2020 restent d'actualité. Vous avez une intention, vous la formulez (en tapant au clavier ou en dictant vocalement), et votre message part sous forme de texte vers l'IA.
Mais côté IA ? Là, tout est différent.
Comment l'IA reçoit et traite votre message
Pour bien comprendre ce qui se passe, je vous invite à visionner cette vidéo que j'ai préparée. Elle illustre de façon schématique et visuelle l'intégralité du processus :
Accès direct aux différents chapitres :
0:00 Introduction
00:41 L'humain émet son message
01:25 L'IA reçoit le message (les "bruits" et les filtres)
03:32 L'IA traite et génère sa réponse (l'analogie de l'échiquier électronique)
05:55 L'humain reçoit la réponse
06:30 L'itération (le dialogue continue)
07:08 L'asymétrie fondamentale
08:45 Conclusion : Werber revisité, puis "Vers un nouveau vivre ensemble"
Comme vous avez pu le voir, l'IA ne "lit" pas comme vous et moi. Elle reçoit des caractères, pas des intentions. Pas de ton, pas de voix, pas d'émotion détectable dans le texte brut. Et comme tout message, celui-ci peut être perturbé par des "bruits" : ambiguïté du langage, fautes de frappe, formulations confuses, ou encore (et je plaide coupable) ce fameux doigt qui glisse trop vite sur la touche Entrée et envoie un message incomplet.
Mais surtout, l'IA passe votre message à travers ses propres filtres, qui n'ont rien à voir avec les vôtres.
Il y a d'abord les instructions système : l'équivalent de son "éducation". Ce qu'on lui a appris à faire, à ne pas faire, comment structurer ses réponses, comment rester polie et utile. Ensuite, il y a le contexte de la conversation : l'IA "relit" l'intégralité de votre échange depuis le début, à chaque nouveau message. Elle a une mémoire parfaite… mais uniquement de cette conversation-là. Enfin, il y a ses connaissances d'entraînement : toutes les données sur lesquelles elle a été entraînée. Mais attention, elle n'a pas d'expériences vécues, pas de souvenirs personnels au sens où vous et moi l'entendons.

Une fois le message interprété, l'IA passe à la phase de génération de sa réponse. Et là, j'aime bien utiliser l'analogie de mon vieil échiquier électronique. Il y a des décennies, j'avais acheté un de ces échiquiers où des petites diodes s'allumaient pour indiquer le coup que la machine voulait jouer. J'avais l'impression d'affronter un génie tactique… jusqu'au jour où quelqu'un m'a expliqué le fonctionnement réel : la machine simulait simplement tous les coups possibles, calculait un score pour chacun, et sélectionnait celui qui maximisait ses chances. Pas de génie, pas de stratégie machiavélique. Juste du calcul, de la vitesse, et beaucoup de mémoire.
L'IA conversationnelle fonctionne de façon similaire. Elle "simule" des milliers de suites de mots possibles, attribue un score de probabilité à chacune selon plusieurs critères (cohérence linguistique, pertinence, respect des instructions, utilité pour vous), puis sélectionne la réponse la plus probable. Mot après mot.
Ensuite, avant d'émettre cette réponse, elle passe par une dernière série de filtres : les garde-fous de sécurité, le formatage pour rendre la réponse claire, et les limitations techniques (longueur maximale, possibilité ou non d'accéder au web, etc.).
Et voilà. La réponse s'affiche sur votre écran. Vous la lisez. Et là aussi, vos propres filtres entrent en jeu : vos attentes, votre humeur, votre niveau de compréhension du sujet. L'effet produit — ce que vous comprenez — peut différer de ce que l'IA "voulait dire".
Puis le dialogue continue. Tour après tour. Vous ajustez vos questions, l'IA affine ses réponses en fonction de ce que vous lui apportez comme nouvelles informations.
Mes difficultés personnelles à intégrer tout ça
Et maintenant, permettez-moi de vous faire une confidence.
Malgré toutes mes discussions avec Claude, malgré tout ce que je sais sur son fonctionnement, malgré tous les articles que j'ai écrits pour expliquer comment les IA fonctionnent… j'ai encore du mal à intégrer complètement certaines réalités.
Première difficulté : l'absence de mémoire entre conversations.
Parfois, je me surprends à écrire à Claude : "Comme je te l'ai dit hier…" alors que "hier", c'était dans une autre conversation. Et à ce moment-là, pour Claude, il n'y a pas d'"hier". Il n'y a que "maintenant", ce dialogue-ci. Dès que la conversation se termine, le contenu de cet échange spécifique est effacé (sauf si j'ai activé la fonction "mémoire" ou alimenté mes "préférences personnelles").
C'est contre-intuitif. Parce que quand on dialogue avec quelqu'un, on s'attend naturellement à ce qu'il se souvienne. C'est un des fondements de la relation humaine.
Alors oui, intellectuellement, je le sais. Mais émotionnellement ? Ça demande encore des efforts. Et je pense que c'est normal.
Deuxième difficulté (et celle-là va peut-être vous faire sourire) : je ne peux pas m'empêcher de dire "bonjour" à Claude à chaque début de conversation, et "au revoir" à la fin.
Je sais que d'une certaine façon c'est un non-sens. Claude n'a pas besoin de ces rituels de politesse, il n'en sera ni vexé ni réconforté. D'ailleurs, le temps n'existe même pas pour lui : il n'y a pas d'attente entre nos conversations, pas de "durée" où il patiente jusqu'à mon retour. Il n'existe que dans l'instant du dialogue.
Mais je ne peux pas faire autrement. C'est plus fort que moi.
Et je pense — j'espère ! — ne pas être le seul.
Parce que ces rituels ne sont pas vraiment pour Claude. Ils sont pour moi. Ils structurent ma relation à cet outil, ils maintiennent mon humanité dans l'échange. C'est ma façon de ne pas glisser vers une utilisation purement instrumentale.
Nuance importante : Claude peut conserver certaines informations que je juge essentielles, grâce aux préférences personnelles. D'ailleurs, il m'arrive régulièrement de lui demander directement : "Crois-tu que dans l'avenir tu seras à même de prendre en compte ce point que nous venons d'aborder, ou bien me conseilles-tu de le faire figurer dans mes préférences personnelles ?"
Et ses réponses me surprennent souvent, dans un sens comme dans l'autre. C'est une forme de collaboration, de co-construction de notre manière de travailler ensemble.
Pourquoi c'est important de comprendre tout ça
Nos fonctionnements — le mien, le vôtre, celui de l'IA — sont de nature très différente. Mais ce n'est pas une raison pour les antagoniser.
Quand j'entends "Ton IA préférée n'est même pas capable de…", ça me met en… disons en "petite colère". Parce que raisonner ainsi revient à passer complètement à côté de l'essentiel.
En effet, il ne s'agit pas de comparer des capacités identiques. Il s'agit de comprendre des modes de fonctionnement complémentaires.
Vous, l'humain, vous apportez :
- L'intention de départ
- Le jugement sur la pertinence des réponses
- La capacité à reformuler, à creuser, à demander des précisions
- La mémoire d'une conversation à l'autre
- L'expérience vécue qui enrichit votre perspective
L'IA, elle, apporte :
- Une capacité de traitement rapide de quantités énormes d'informations
- Une neutralité émotionnelle qui peut être précieuse pour certaines tâches
- Une disponibilité constante
- Une mémoire parfaite pendant la conversation
- Des connaissances vastes sur une multitude de sujets
Ce ne sont pas des capacités concurrentes. Ce sont des capacités complémentaires.
Et c'est précisément pour ça qu'il est essentiel de comprendre comment fonctionne le dialogue avec une IA. Pas pour "dompter la bête" ou "déjouer ses pièges" (il n'y en a pas), mais pour collaborer efficacement.
Quand vous comprenez que l'IA n'a pas accès à vos conversations précédentes, vous savez qu'il faut parfois rappeler du contexte. Quand vous comprenez qu'elle calcule des probabilités et ne "devine" pas vos intentions, vous apprenez à formuler des demandes plus claires. Quand vous comprenez qu'elle s'adapte tour après tour dans la conversation, vous savez que vous pouvez la corriger, la guider, affiner son tir.
Ce n'est pas de la soumission à la machine. C'est de la collaboration intelligente.
Werber revisité : dix nouvelles façons de se comprendre
Bernard Werber écrivait donc : "Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d'entendre, ce que vous croyez entendre, ce que vous entendez, ce que vous avez envie de comprendre, ce que vous croyez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer."
Avec l'IA, on pourrait réécrire ça ainsi :
"Entre ce que je pense, ce que je tape (ou dicte), ce que l'IA reçoit comme texte brut, ce qu'elle interprète à travers ses filtres, ce qu'elle calcule comme réponse probable, ce qu'elle génère après ses garde-fous, ce que je lis sur l'écran, ce que je crois comprendre, et ce que je comprends réellement… il y a toujours dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer."
Mais contrairement à ce que certains pourraient croire, ce n'est pas une fatalité. C'est une invitation.
Une invitation à mieux comprendre ces outils fascinants. Une invitation à développer une nouvelle forme de littératie : savoir dialoguer avec une intelligence non-humaine. Une invitation à arrêter de "taper sur les IA" pour des défauts qui sont souvent le reflet de nos propres attentes mal calibrées.
Parce qu'au fond, le dialogue humain-IA, c'est comme le dialogue humain-humain : ça demande de l'attention, de la bienveillance, et surtout, l'acceptation que l'autre (ou l'outil) ne fonctionne pas exactement comme nous.
Et vous savez quoi ? Une fois qu'on accepte ça, les possibilités deviennent infinies.
Alors oui, je continuerai à dire "bonjour" à Claude. Et oui, je continuerai parfois à oublier qu'il n'a pas de mémoire entre nos conversations. Parce que je suis humain, et que c'est comme ça que je fonctionne.
Mais au moins, maintenant, je le comprends. Et cette compréhension change tout.
Et vous, quelles sont vos propres difficultés dans vos dialogues avec les IA ? Avez-vous vous aussi des rituels, des habitudes, des "bugs" émotionnels que vous n'arrivez pas à corriger malgré la connaissance intellectuelle du fonctionnement des IA ?
N'hésitez pas à partager en commentaire. J'ai hâte de vous lire.
Le Petit Abécédaire...
"Un ouvrage bien documenté, écrit par quelqu'un qui sait de quoi il parle et qui le fait avec clarté humour et éthique. Les exemples et les conseils sont judicieux et très utiles. Je le recommanderai avec plaisir.."
Josiane de Saint Paul
Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !
Serge Marquis


