Le dur métier de fée : quand des figurines artisanales prennent vie grâce à l’IA

Adapter une nouvelle de Philippe Claudel en animation stop motion, avec des figurines cousues main et une poignée d'intelligences artificielles… Voici le récit d'une aventure créative où l'artisanat rencontre la technologie. Et où les plus beaux moments naissent souvent des hasards accidentels.

Une fée au chômage et une fillette redoutable

Tout commence par un texte. "Le Dur Métier de Fée" est une nouvelle de Philippe Claudel, parue en 2006. Dans le recueil "Le Monde sans les enfants et autres histoires" (Éditions Stock). D'abord, l'histoire est aussi simple que jubilatoire : une fée débarque un beau soir dans la chambre de Coraline, six ans. Elle s'attend à des cris de joie, des yeux émerveillés, bref, l'accueil classique réservé aux créatures féeriques. Sauf que Coraline n'est pas du genre à se laisser impressionner.

La fillette ne daigne même pas lever les yeux de sa poupée. Et quand elle finit par accorder un regard à la visiteuse, c'est pour lui signaler qu'elle entre sans frapper, qu'elle importune une mineure, et qu'elle pourrait appeler la police. S'ensuit un dialogue savoureux où la fée, de plus en plus désemparée, tente de prouver ses pouvoirs magiques… Avec des résultats catastrophiques. Un ours en peluche transformé en poireau, une pluie de roses qui sent le cloaque... Un livre de contes volatilisé, une chaise cassée, un chien qui mord.

Le texte de Claudel est une petite merveille d'humour et de tendresse. Sous le comique de situation, il parle de chômage, de perte de confiance en soi, de reconstruction. Et c'est une gamine de six ans qui, avec un aplomb désarmant, finit par jouer les coaches de vie. Tout ça pour une fée en pleine dépression professionnelle.

Ce texte m'a donné envie de le mettre en images. Pas n'importe quelles images : des figurines fabriquées à la main par mon épouse Ann. Des figurines animées grâce à un mélange de techniques artisanales et d'intelligence artificielle (eh oui, nous ne reculons devant rien 🙂 ).

Des figurines cousues main

Le point de départ de toute l'aventure, ce sont les personnages. Ann les confectionne entièrement à la main : tissu, feutrine, fils de fer, laine, perles. La fée porte une robe en tulle parsemée d'étoiles, un corsage jaune. Mais aussi des chaussures vertes, et une chevelure en fil d'argent. Coraline, quant à elle, arbore son pull bleu tricoté main et une jupe imprimée à fleurs. L'ours en peluche est en velours brun. La poupée de chiffon a des cheveux en raphia rosé.

Ces figurines mesurent entre 5 et 14 centimètres. Elles tiennent debout (plus ou moins), et leurs bras sont articulés (plus ou moins). Leur visage est réduit à sa plus simple expression. C'est précisément cette simplicité qui fait leur charme : le spectateur projette les émotions sur ces petits êtres, exactement comme un enfant le fait avec ses jouets.

Par ailleurs, les décors sont eux aussi fabriqués à l'échelle (1/10e). Certains sont générés (en tout ou partie) par intelligence artificielle quand la scène l'exige.

Le principe du "faux stop motion"

Le stop motion traditionnel consiste à photographier une figurine image par image, en la déplaçant légèrement entre chaque prise. C'est magnifique mais terriblement chronophage. Pour une seconde d'animation fluide, il faut entre 12 et 24 photographies. Pour un film de 7 minutes, le calcul donne le vertige. Et nous en savons quelque chose, pour l'avoir déjà essayé !1

L'approche que j'ai adoptée est différente. Je l'appelle le "faux stop motion" (ou "stop motion assisté par IA", si on préfère). Le principe tient en quelques étapes :

Je dispose mes figurines dans un décor, dans diverses postures, comme on pouvait le faire à l'époque dans les romans-photos. Je photographie chaque scène, puis je retravaille les images pour supprimer les éléments indésirables (fils de soutien, reflets, arrière-plans gênants). Ensuite, j'envoie chaque image retravaillée à une intelligence artificielle capable de générer de courtes animations vidéo à partir d'images fixes.

Meta AI me permet de produire des clips de 5 secondes. C'est peu, mais en utilisant la dernière image de chaque clip comme point de départ du suivant, je peux enchaîner les séquences et construire des scènes complètes.

Un orchestre d'intelligences artificielles

Pour mener à bien ce projet, j'ai mobilisé plusieurs IA en parallèle, chacune ayant un rôle bien défini, un peu comme les musiciens d'un orchestre.

Gemini et son modèle Nano Banana se sont chargés de la composition des images fixes : assembler les personnages dans les décors, ajuster les proportions, créer les arrière-plans.

Canva quant à lui a été mis à contribution pour le traitement des arrière-plans, la rotation des personnages sous différents angles, et sa fameuse "gomme magique" qui efface les éléments indésirables.

Meta AI s'est occupé de l'animation proprement dite, transformant mes images fixes en petites séquences animées de 5 secondes.

Et Claude (l'IA d'Anthropic) a joué le rôle de superviseur : génération des prompts en anglais (plus simples à interpréter par certaines IA), conseils de mise en scène, résolution de divers problèmes techniques rencontrés (...et il y en a eu ! ).

Le tout, assemblé et monté dans VSDC, un éditeur vidéo gratuit qui s'est révélé remarquablement adapté à ce type de travail (montage multicouche, transparence, effets…).

Quand les accidents deviennent des trouvailles

Si je devais résumer en une phrase ma relation avec les IA dans ce projet, ce serait : "Les plus beaux moments naissent de ce qu'on n'a pas demandé."

Quelques exemples. Quand j'ai demandé à Meta AI de transformer l'ours en peluche en poireau (comme dans l'histoire), l'IA a d'abord fait sortir l'ours par la gauche de l'écran, puis fait entrer le poireau par la droite. Ce n'était pas du tout ce que j'avais demandé… mais c'était bien mieux : un vrai gag de théâtre de boulevard, sortie côté jardin et entrée côté cour. C'est digne de figurer dans un bêtisier, ce genre de gaffe...

Autre moment mémorable : pour le générique de fin, j'avais besoin d'une scène où les quatre personnages dansent en ronde autour d'un feu de camp. Après de nombreux essais pour obtenir une composition satisfaisante, j'ai envoyé par erreur un message de frustration que je destinais à Claude... sauf que, me mélangeant les pinceaux dans les innombrables onglets ouverts dans mon navigateur, j'ai envoyé ça à ...Gemini. Ce qui fait qu'au lieu d'un prompt soigneusement rédigé, l'IA a reçu quelque chose du style "Rhôôôô ! Il n'a presque rien changé, il faut enfoncer le clou !"
Du coup, Gemini, loin de bugguer ou de s'offusquer (je plaisante !) a, de manière totalement inattendue produit son meilleur résultat de la journée.

Autre bourde mémorable : quand Meta AI a décidé de faire danser chaque personnage individuellement au lieu d'une ronde collective, j'ai obtenu une sorte de "rave party de figurines dans les bois" que j'ai finalement gardée comme en clin d'œil, tout au bout du générique de fin.

Ce phénomène porte un nom : la sérendipité. La capacité à reconnaître la valeur d'un résultat inattendu et à l'intégrer dans son projet. C'est peut-être la compétence la plus précieuse quand on travaille avec les IA.

Une technique parmi d'autres

"Le Dur Métier de Fée" n'est pas ma première animation. Depuis quelques années, j'explore différentes techniques avec Ann, et chaque projet est l'occasion d'en essayer une nouvelle.

Le stop motion 2D entièrement manuel avec "La Journée du Mercredi", où des personnages en feutrine découpée s'animent sur des décors de la taille d'un set de table. Le stop motion par aimants avec "Une Vache s'entraîne à danser", où une figurine magnétique se repositionne sur un réfrigérateur. La rotoscopie avec "Le Bûcheron et son Petit", un conte de Noël où le dessin se superpose image par image à des vidéos filmées. Le rigging 2D avec "Le Pilote" et "Le Discours d'un Roi", où des images fixes sont déformées grâce à des points d'articulation virtuels. Et la génération d'images par IA avec "Ma Fée", une succession de visuels conçus par Claude et réalisés par Copilot.

Toutes ces animations sont rassemblées dans une playlist dédiée. Si jamais cela vous intéresse, allez donc y jeter un coup d'œil !

Les voix

Dernier ingrédient et non des moindres : les voix. Car sans elles, les figurines resteraient muettes. Pour "Le Dur Métier de Fée", trois voix donnent vie au texte de Claudel : Yasmine C. (8 ans) prête sa voix à Coraline avec un aplomb et une impertinence parfaitement dosés. Mon épouse Ann incarne la fée avec toute la fragilité et la maladresse du personnage. Et votre serviteur assure la narration.

La bande son a été enregistrée et mixée en amont, et c'est elle qui a dicté le rythme de l'animation. Chaque scène a été construite pour coller au dialogue, aux silences, aux respirations du texte.

Pour voir le film

La vidéo complète (7 min 21) est visible ci-dessous :

Et si vous êtes curieux de voir l'ensemble de nos animations artisanales, toutes techniques confondues :

👉 Playlist "Animations artisanales"


Un immense merci à Ann pour ses figurines merveilleuses, à Yasmine pour sa Coraline inoubliable, et à Philippe Claudel pour ce texte qui donne envie de croire aux fées… même quand elles transforment les ours en poireaux.


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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  1. Voir "La journée du Mercredi" sur YouTube... ↩︎

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