J’ai été payé pour apprendre… et le client était ravi

Une histoire vraie sur le syndrome de l'imposteur — et sur ce qui se passe quand on décide de lui tenir tête.

C'était dans les années 2000. J'exerçais alors une activité de formateur en informatique — le genre de formation qu'on appelait pudiquement "prise en main du poste de travail" ou "outils bureautiques". Rien de très héroïque, mais c'était mon terrain, et je le connaissais bien.

Par la force des choses, je côtoyais quelques collègues au profil bien plus technique que le mien. Des développeurs, pour la plupart. Et invariablement, quand on les écoutait parler de leur vie professionnelle, c'était à peu près le même tableau : délais de livraison intenables, clients qui choisissent systématiquement le mieux-disant en termes de prix et de rapidité, nuits blanches à la clé. Comme disent les architectes, ils étaient toujours "charrette". Cela ne me donnait pas spécialement envie d'aller me frotter à ce monde-là.

Une mise en contact inattendue

Un jour, une personne de ma connaissance — appelons-la mon "agent de liaison", c'est le terme qui lui irait le mieux — m'appelle. Son activité consistait à mettre en relation des instituts ayant des besoins spécifiques avec des prestataires susceptibles d'y répondre. Et voilà qu'elle me demande, avec ce ton légèrement enjoué de celle qui pense avoir trouvé la perle rare :

"Je crois me souvenir que tu as quelques compétences en VBA Word… Or, un de mes clients a des besoins en développement là-dessus. Veux-tu que je te le présente ?"

Ma réaction fut immédiate : non. Mes compétences en VBA Word étaient, disons, embryonnaires. Je débutais. Et me souvenant des récits apocalyptiques de mes amis développeurs, je voyais mal comment j'aurais pu m'en sortir sans finir en lambeaux.

C'est là que la conversation prit un tour inattendu.

"Essaie quand même … et d'ailleurs — l'interlocuteur est quelqu'un d'excessivement sympathique."

Et elle me donna son nom.

Le hasard fait parfois bien les choses

Ce nom était celui d'un ami d'enfance que j'avais perdu de vue depuis des lustres.

Je lui demandai aussitôt si l'homme en question était grand, longiligne… Elle confirma. En somme, je savais désormais que c'était bien lui. Et l'envie de renouer contact prit soudainement le dessus sur toutes mes réticences professionnelles.

Je l'appelai. "Salut, c'est bien toi ?" C'était bien lui. Nous convînmes de nous retrouver au plus tôt.

La retrouvaille fut chaleureuse. On parla de nos souvenirs, de nos chemins respectifs depuis qu'on s'était perdus de vue. Et puis, inévitablement, arriva le moment où il aborda sa préoccupation initiale.

"Est-ce que tu peux faire quelque chose pour moi ?"

Je lui expliquai honnêtement la situation : non, je ne pensais pas en être capable. Mes compétences étaient trop limitées. Je lui détaillai pourquoi.

"Tu vas te former en utilisant leur problématique"

Il faut ici remettre les choses dans leur contexte. Mon ami dirigeait une petite société spécialisée dans la traduction technique de documents — ses clients étaient de grosses industries et certains services publics. Le développement VBA, c'était pour lui terra incognita au moins autant que pour moi.

Mais l'un de ses plus gros clients — un important service public — lui réclamait avec insistance un prestataire capable de travailler sur une problématique précise en VBA Word. Mon ami avait cherché partout. Il avait même contacté des partenaires Microsoft locaux. Résultat : flop complet.

La raison, selon lui, était simple et un peu cocasse : les spécialistes VBA qu'il avait approchés ne voulaient pas s'embarrasser de Word. Ce n'était pas un outil suffisamment "noble" pour eux. Ce qui les faisait vivre, c'était Access, les bases de données, la vraie programmation. Word, dans ce contexte, c'était un peu comme demander à un chef étoilé de préparer des croque-monsieurs.

Du coup, me dit-il, "allons Bernard, cela doit sûrement valoir le coup d'essayer !"

Devant mon scepticisme persistant — comment aurais-je pu prétendre facturer un temps d'apprentissage que je n'avais pas encore accompli ? — il me répondit, avec un calme désarmant :

"Ce n'est pas compliqué. Tu vas te former en utilisant leur problématique. Tu ne comptes pas le temps que tu mets à apprendre. Quand tu vois que tu commences à produire, tu lances le compteur. Et quand tu te grattes la tête, tu l'interromps. Quand tu produis de nouveau, tu redémarres. Et ainsi de suite. À la fin, facture-moi le temps passé, à un taux horaire suffisamment confortable pour toi, et de mon côté, j'applique un coefficient multiplicateur sans chercher à comprendre pour leur facturer tes services."

En y repensant encore aujourd'hui, je me dis qu'il y avait là de quoi se pincer.

Le syndrome de l'imposteur à son paroxysme

J'étais en proie à la forme la plus aboutie du syndrome de l'imposteur. Et pas sans raison, me semblait-il ! Et si le client venait à tomber sur quelqu'un de vraiment compétent, de vraiment "rentable" ? Qu'est-ce qui se passerait ?

Mon ami éclata de rire.

"Ne t'inquiète pas. Ils m'ont déjà fait le coup. La dernière fois, ils ont refusé les interprètes que je leur fournissais pour un important colloque, au motif qu'ils avaient trouvé mieux et moins cher. Résultat : les incapables sur lesquels ils sont tombés leur ont coûté très, très cher. Depuis, ils sont revenus vers moi — tout miteux et penauds — et ils ont arrêté de jouer au plus fin."

Et d'ajouter, avec une tranquillité que je lui enviais :

"Voilà ce que je vais leur dire : je vous propose les services d'un prestataire dont je réponds, et que j'ai réussi à dénicher contre vents et marées. Il travaillera depuis chez lui, ce qui est beaucoup plus pratique pour tout le monde. Si ce qu'il produit vous plaît, on continue. Dans le cas contraire, on arrête. C'est aussi simple que cela."

C'était aussi simple que cela, en effet.

Une année de formation… payée

Et cela a duré une bonne année.

J'ai monté en compétence en VBA Word tout seul, en situation réelle, sur une vraie problématique client. Cela ne m'a rien coûté — ni financièrement, ni en temps "perdu". Et à l'arrivée, cela m'a nourri pendant douze mois. Jamais le client ne s'est plaint de quoi que ce soit. L'histoire s'est terminée simplement, naturellement, lorsqu'il n'y avait plus rien à coder.

Ce que les pédagogues appellent le "learning by doing" — apprendre en faisant — je l'ai vécu dans sa version la plus radicale : apprendre en faisant, pour un vrai client, sur une vraie commande, avec une vraie facturation.

Ce que cette histoire m'a appris

Je pourrais en tirer une foule de leçons (ne serait-ce que sur le poids des préjugés). Mais il y en a une qui me semble essentielle, et que j'aurais envie de vous soumettre :

Le syndrome de l'imposteur ment.

Pas toujours, certes. Il est parfois le signal d'un écart réel entre ce qu'on sait faire et ce qu'on prétend savoir faire. Mais dans mon cas — et peut-être dans bien d'autres cas —, il était surtout le reflet d'une croyance : "Si je ne suis pas déjà expert, je n'ai rien à faire là."

Or, cette croyance est fausse. On n'est jamais expert avant de l'avoir été. Et parfois, les conditions idéales pour devenir ce qu'on n'est pas encore nous tombent dessus sous une forme qu'on n'aurait jamais imaginée.

Il faut aussi rendre justice à deux personnes sans qui rien de tout cela n'aurait eu lieu : mon amie "agent de liaison", qui a insisté alors que j'avais déjà dit non, et mon ami retrouvé par hasard, qui m'a proposé un cadre à la fois bienveillant, honnête et audacieux.

La confiance qu'ils m'ont accordée, je ne l'avais pas demandée. Je n'aurais probablement pas osé la réclamer. Et pourtant, c'est elle qui a tout changé.


Alors, la prochaine fois que vous vous apprêtez à dire "non, je ne suis pas assez compétent pour ça"… vérifiez d'abord si c'est vraiment la réalité — ou juste l'imposteur qui parle.


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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Le Petit Abécédaire...

Livre "Petit abécédaire de  développement personnel à l'usage des formateurs et enseignants", par Bernard Lamailloux

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Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !

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