Bons et mauvais sentiments…

Les passions tristes

Les hommes de l’art semblent d’accord sur le fait que la plus grande partie de nos affects, de nos ressentis, trouve son origine dans les quatre émotions de base : tristesse, peur, colère, joie. Nous en avons d’ailleurs déjà parlé. Si on y regarde de plus près, on peut noter que parmi elles, lorsque ces émotions s’étendent dans la durée, seule la joie est ressentie comme quelque-chose de positif et de bénéfique pour le corps et l’esprit. Quoi qu’il en soit, à chaque fois que, bon gré mal gré, nous portons notre attention sur quelque-chose pendant un temps plutôt long, cela peut avoir pour effet d’étirer comme un chewing-gum l’émotion qui a été à la base de cet état.

Ce qui donne de la joie… ou pas

Voilà pourquoi certains chantres du développement personnel s’attachent parfois à nous faire prendre en considération le critère suivant :

« Avant de porter mon attention sur une chose, je peux me demander « Est-ce que ça me donne de la joie ? ».

En effet, si on accepte le fait que l’émotion n’est qu’un signal qui dure quelques secondes, et que le sentiment est en fait le temps que nous accordons à ce signal, il peut être judicieux, pour notre écologie personnelle, de nous poser la question de savoir sur quoi nous souhaitons passer le plus de temps au cours de notre existence, et ceci d’autant plus que nous avons généralement beaucoup plus de marges de manœuvre qu’on ne l’imagine.

Or, force est de constater que nous sommes tous, à des degrés divers, enclins à dépenser parfois notre énergie mentale et affective de manière destructrice, que ce soit pour les autres ou pour nous-mêmes. C’est ce que Spinoza appelait les passions tristes (colère, remords, regret, haine, fanatisme…).

Les bons sentiments

Le phénomène inverse mérite d’être souligné. Je parle ici de ce qu’on appelle les « bons sentiments ».

Parmi eux on cite habituellement la compassion, la pitié ou l’empathie (liste non exhaustive). La philosophe Mériam Korichi a très bien décrit ces phénomènes-là dans son si bien nommé « Traité des bons sentiments » paru chez Albin Michel en 2016. En particulier, s’agissant du caractère dépréciatif que ces fameux « bons sentiments » peuvent parfois revêtir chez certains esprits chagrins (…dont j’avoue humblement faire partie plus qu’à mon tour). Et pour ce qui est des jugements parfois négatifs portés (souvent hâtivement) sur la question de « la sensibilité à l'égard de l'autre », cela donne du corps à certaines idées en vogue quant au devenir social de notre bonne vieille humanité.

Car il se trouve que nombre d’entre nous s’appuient volontiers sur une distinction très marquée entre la raison et la sensibilité (…la deuxième étant soupçonnée de nous éloigner de la première). De là à produire un infléchissement de la notion de bons sentiments, il n’y a qu’un pas, que nous nous empressons souvent de franchir, hélas. Reste que les bons sentiments peuvent tout de même correspondre à quelque-chose de parfaitement honnête, louable et désintéressé. Comme disait quelqu’un, « Si vous n’aimez pas les bons sentiments, essayez donc les mauvais ».

Quand tout ceci arrive à se focaliser sur un objet précis

Passions tristes comme bons sentiments ne voyagent jamais longtemps seuls. Pour pouvoir continuer à exister, ils ont besoin de trouver un exutoire, de se fixer sur quelque-chose de tangible. Voyons cela de plus près :

Boucs émissaires et nobles causes…

 

En général, celui ou celle qui nourrit une passion triste (pour peu qu’elle s’apparente de près ou de loin à du ressentiment) finit assez vite par trouver au moins un bouc émissaire (objet sacrificiel remontant aux sociétés antédiluviennes dans lesquelles on avait pour habitude de sacrifier un animal, voire un individu en le rendant responsable de tous les maux dont on se jugeait victime).

De son côté, celui qui est animé par de bons sentiments (pour peu qu’ils soient teintés d’une dose d’idéalisme) finira par embrasser ce qu’il est convenu d’appeler une noble cause.

Quelques exemples de boucs émissaires à travers le temps :

Nous ne sommes jamais à court d’imagination lorsqu’il s’agit de nous trouver des boucs émissaires. En la matière, il semble que nous soyons prêts à faire flèche de tout bois... Selon les époques et les latitudes, les différents groupes sociaux ont ainsi choisi de s’en prendre aux sorcières, aux hérétiques, aux juifs, aux noirs, aux étrangers en général, aux femmes, aux animaux, à la puissance publique, aux pauvres, aux riches, aux ennemis de classe, aux GAFA, aux compteurs LINKY et que sais-je encore… Quel bel inventaire « à la Prévert » !

L’essentiel est juste de s’entendre sur un ennemi commun sur lequel on peut taper à loisir avec l’assentiment du groupe auquel on appartient. Cela ne coûte pas cher, c’est pratique, et chacun garde ainsi bonne conscience tout en ayant une bonne occasion de se défouler de ses pulsions délétères.

Tout près de nous, il est notable que le bouc émissaire idéal, celui qui semble faire florès à l’ère du numérique (pourtant censée, dans ses premières années, souvenez-vous, vouée à amener la concorde sur terre) peut se résumer ainsi : « Celui qui ne pense pas comme moi ». Effectivement, ce bouc émissaire-là semble constituer un punchingball parfait pour nombre de nos contemporains, comme en témoignent les habituelles foires d'empoigne en vigueur quotidiennement sur les réseaux sociaux.

Quelques exemples de nobles causes à travers le temps :

S’agissant des nobles causes, c’est un tout peu plus complexe que pour les boucs émissaires, mais en général là aussi tout candidat finit immanquablement par trouver chaussure à son pied. À l’image d’un aimant puissant qui finit par se fixer sur le moindre boulon qui traîne, notre impétrant jettera son dévolu, toujours selon les époques et les latitudes, sur un pieu pèlerinage, une juste croisade, les droits de l’homme, puis de la femme, puis de l’enfant, puis des animaux (ironie de la chronologie…), la protection de l’environnement, le soutien aux personnes en difficulté, la défense du consommateur… Ainsi, comme l’affirmait je ne sais plus trop qui, « Toutes les causes à défendre sont bonnes à manger ».

Boucs émissaires CONTRE nobles causes…

Ainsi va la vie. Avec le recul du temps, si on reconsidère tout cela, il semble bien qu’à l’échelle de l’humanité, nous soyons plutôt prompts à nous servir dans le creuset si fécond de ces boucs émissaires et de ces nobles causes, empruntant puis abandonnant les uns et les autres avec parfois quelque désinvolture, comme des mouchoirs jetables.

Ce qui complique tout, c’est que les boucs émissaires des uns peuvent très bien correspondre exactement aux bons sentiments des autres. Mieux : il n’est pas rare qu’un individu donné compose à loisir son propre petit panaché rempli tour à tour de boucs émissaires et de nobles causes, voire des deux en même temps. C’était déjà le cas avec le célèbre Don Quichotte de la Manche, dont l’esprit – certes perturbé – était très accaparé par sa lutte contre les moulins à vent d’une part, et par la quête de sa Dulcinée d’autre part… Voilà, si besoin était, une preuve de ce qu’entre boucs émissaires et nobles causes, il y a largement de quoi occuper notre temps et notre énergie.

 

L’exemple des pétitions en ligne

Dernier point : Si vous voulez parfaire vos deux inventaires à la Prévert (celui des boucs émissaires, comme celui des nobles causes) je vous invite à parcourir les gigantesques listes de pétitions en ligne, qu’on peut (à titre d’exemple) consulter sur le site mesopinions.com, ou encore sur unepetition.fr (pour ne citer que ces deux-là) ... Soyez rassurés, je ne vous demanderai pas de faire le tri entre nobles causes et boucs émissaires, car (…est-ce vraiment surprenant ?) ces deux catégories-là y figurent, dans des proportions que je vous laisse bien évidemment le soin d’établir…

Hasards de la chronologie

Il en va ainsi de chaque époque. Dans l’histoire de l’humanité, rares semblent les circonstances où les hommes n’ont pas connu à la fois leurs « boucs émissaires du moment » d’une part, et leurs « nobles causes du moment » d’autre part. Les deux vont, viennent, et se croisent parfois, telles des plaques tectoniques…

Parfois, ces mouvements vont conjointement, parfois ils semblent contradictoires, antagonistes, ou encore donnent lieu à d’étonnantes synchronicités.

Sur ce point comme sur tant d’autres, la contemplation du fonctionnement de mes frères humains constitue à mes yeux un perpétuel sujet d’étonnement. Ainsi j’ai appris récemment que la Société Protectrice des Animaux a été créé en 1845, soit trois ans avant l'abolition de l'esclavage.

Peut-être certains, sur le moment, ont trouvé cela étrange, et peut-être pas.

Allez savoir…


Sans avoir l'air d'y toucher (contes philosophiques)

Vous pouvez visionner une vingtaine de contes philosophiques en cliquant tout simplement sur l'image ci-dessous…



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Le Petit Abécédaire...

"Un ouvrage bien documenté, écrit par quelqu'un qui sait de quoi il parle et qui le fait avec clarté humour et éthique. Les exemples et les conseils sont judicieux et très utiles. Je le recommanderai avec plaisir.."

Josiane de Saint Paul

Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !

Serge Marquis


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