Ah , discuter, discuter…
La discussion, la parole, c'est la solution. Imaginez que la France soit un bateau. Un bateau partant à la dérive, en plein milieu du Cap Horn, imaginez le capitaine dire à tout l'équipage
"Hé, vous savez quoi les gars ? Pour se sortir de ce merdier, l'idéal, là, tout de suite, ce serait de faire une grande AG participative collective et solidaire. Donc lâchez tout, tout le monde sur le pont, et que chacun se mette en condition de pouvoir nous donner, à travers la discussion, le débat, en responsabilité, l'idée qui nous fera éviter les récifs qu'on risque de se prendre dans la gueule dans les 10 minutes au plus tard".
Ce syndrome bien français
Il y a des blagues qui font rire et des blagues qui font mal. Celle de Gaspard Proust sur la discussion appartient à la seconde catégorie. Imaginez un bateau en pleine tempête au Cap Horn, à dix minutes des récifs — et un capitaine qui propose à l'équipage une "grande AG participative collective et solidaire". Pour trouver ensemble la meilleure solution. C'est absurde. C'est aussi, à bien y regarder, un portrait assez fidèle d'un certain rapport français à la parole.
Nous aimons parler. Nous aimons débattre, nuancer, contre-argumenter, reformuler, approfondir. C'est une qualité réelle, une richesse intellectuelle authentique. Mais cette passion pour l'échange peut, dans certaines circonstances, devenir une forme d'évitement. Autrement dit, une façon de donner l'impression d'agir tout en restant soigneusement immobile.
Mais ce syndrome semble aujourd'hui évoluer dans une direction autrement plus préoccupante. Et qui n'est sans doute pas propre à la France. La passion du débat laisse progressivement place à quelque chose de moins noble. Non plus l'envie de convaincre, mais l'envie d'imposer. Non plus la recherche d'un accord, mais l'écrasement de tout désaccord. Ceux qui s'opposent ne sont plus des interlocuteurs à persuader. Ils deviennent des adversaires à discréditer, à marginaliser, parfois à dégommer. Les réseaux sociaux ont offert à cette tendance une caisse de résonance sans précédent. Comme on le voit trop souvent, la meute se forme en quelques minutes, le dénigrement s'organise, la réputation se détruit en quelques heures.
On est loin du Cap Horn et de l'AG participative. On est encore plus loin de la discussion.
Quand la parole remplace l'action
Dans les organisations comme dans la vie publique, on observe régulièrement ce phénomène : face à une difficulté, on crée un groupe de travail. Face à un problème urgent, on organise une réunion. Face à une crise, on lance une consultation. Ce n'est pas toujours inutile — parfois, la concertation est réellement nécessaire. Mais trop souvent, la discussion devient une fin en soi plutôt qu'un moyen.
Le philosophe Edgar Morin parlait de "pensée complexe". Il décrivait par ce concept notre capacité à tenir plusieurs idées en tension sans chercher à les résoudre trop vite. C'est une vertu. Mais il y a un revers : la complexité peut aussi servir d'alibi à l'inaction. "C'est compliqué" est parfois une façon de dire "je ne veux pas décider".
La distinction que nous oublions souvent
Il y a une différence fondamentale entre délibérer et tergiverser. La délibération est un processus structuré, orienté vers une décision. La tergiversation est une discussion qui tourne en rond, qui accumule les points de vue sans jamais converger.
La vraie compétence — celle que les bons leaders, les bons formateurs, les bons animateurs de groupe maîtrisent — c'est de savoir quand ouvrir le débat et quand le fermer. De savoir distinguer les situations qui appellent la réflexion collective de celles qui appellent une décision rapide et claire. Ce n'est pas une question d'autoritarisme : c'est une question de discernement.
Ce que la blague de Gaspard Proust dit en creux
Ce qui rend la chronique de Gaspard Proust si efficace, c'est qu'elle pousse à l'absurde une logique réelle. Le capitaine du bateau n'est pas stupide. Il applique sincèrement des valeurs qui ont du sens dans d'autres contextes : participation, horizontalité, écoute. Le problème, c'est le moment. Et le moment, c'est tout.
La parole est une solution. Mais pas à tous les problèmes, pas à tous les moments, pas dans toutes les configurations. Savoir quand se taire, quand agir, et quand — seulement alors — ouvrir le dialogue : voilà peut-être la vraie compétence communicationnelle dont nous manquons le plus.
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