Le « manque de sincérité des politiques »…

portrait François Sureau

En discutant avec des amis, j'ai toujours été étonné de les entendre fustiger la duplicité du personnel politique dans son ensemble. Ainsi, les hommes (et femmes!) politiques sont souvent dépeints comme des individus dénués de tout scrupule, prêts à vendre père et mère pour arriver au pouvoir, et à faire encore bien pire pour y rester. Bref, dans l'esprit d'un nombre de personnes apparemment croissant, ils seraient tous réduits au statut de machiavéliques escrocs passant leur temps à mentir comme des arracheurs de dents.

Mon propre sentiment à ce sujet est nettement plus nuancé. Mais il n'est pas simple à formuler. Or, il se trouve que récemment j'ai eu la chance d'entendre sur ce sujet un point de vue que je partage totalement, et qui est exprimé en des termes infiniment plus justes et précis que ce que je pourrais avancer de mon côté. C'était sur un podcast proposé par France Culture. Comme c'est rafraîchissant à mes oreilles en ces temps de grand n'importe quoi. Du coup j'ai eu l'idée de partager ça avec vous.

Voici donc sous ces lignes un extrait de l'entretien qu'a accordé François Sureau (c'est lui) à l'occasion de l'émission "A voix nue" diffusée le 25/12/2019.


Notre incurable naïveté…

Taxer les hommes politiques d'insincérité révèle notre incurable naïveté sur ce qu'est l'action politique. L'action politique consiste à faire entrer des passions populaires (les unes estimables, les autres non) à l'intérieur d'une boîte civilisée pour faire que tout le monde puisse continuer à vivre ensemble de manière raisonnable. Pour le faire, il faut ruser en permanence avec les discours, avec le réel, avec les intérêts, et présenter une parole politique qui permette un fonctionnement équilibré et stable, et qui d'une certaine manière sauve ce que Pascal appelait l'assentiment public aux institutions...


La civilisation consiste à bien des égards à tenir des discours insincères.

...Vous ne pouvez pas faire ça si vous dites en toute sincérité en permanence ce qui vous passe par la tête. En effet je préfère que les hommes publics à certains égards soient insincères parce que la civilisation (Freud l'a bien montré, quand même) consiste à bien des égards à tenir des discours insincères. Que penserait-on d'un ministre de la santé qui dirait "Les patients en veulent toujours trop, et les infirmières m'emmerdent" ?!

Ce qui ne va pas avec notre côté "tripal"

Peut-être serait-il sincère en le disant mais il aurait tort. Et d'une certaine manière il aurait tort même si c'est vrai. Parce que la politique consiste à présenter une forme d'adhésion au monde qui permette un fonctionnement civilisé normal, non violent, et ceci ne va pas avec notre côté tripal. Il y a dans cette société assez étrangement amoureuse des formes qui est la nôtre, une préférence pour la sincérité, le tripal, le transparent et le non médiatisé qui me paraît barbare au sens propre du terme, exactement comme quand les juges se mettent à faire de la morale au lieu de faire du droit.

Et si on s'interrogeait sur notre propre questionnement ?...

Donc quand on taxe les hommes politiques d'insincérité, je trouve que nous devrions questionner l'intelligence de l'imputation criminelle qu'on leur fait. Et nous ne la questionnons pas, nous en tant que citoyens, assez souvent. Maintenant, que les hommes politiques racontent n'importe quoi pour se faire élire, c'est une évidence et c'est à nous d'inventer ou de modifier les institutions de telle sorte qu'il y ait suffisamment de contrepoids. Je fais partie de ceux qui pensent qu'il n'y en a pas assez dans la cinquième République finissante, mais c'est à nous de leur inventer des contrepoids. Mais il ne sert à rien de les taxer d'insincérité générale.

Source :  https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue/francois-sureau-ecrivain-et-avocat-35-le-mouvement-de-la-litterature

Émission diffusée le 25/12/2019.

PS : Si vous souhaitez lire mes autres coups de coeur (ou coups de gueule...) c'est ici que ça se passe...


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Le Petit Abécédaire...

"Un ouvrage bien documenté, écrit par quelqu'un qui sait de quoi il parle et qui le fait avec clarté humour et éthique. Les exemples et les conseils sont judicieux et très utiles. Je le recommanderai avec plaisir.."

Josiane de Saint Paul

Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !

Serge Marquis


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4 réponses sur “Le « manque de sincérité des politiques »…”

  1. Coucou Bernard,

    Donc tu penses que ce n’est pas plus constructif de taxer les hommes et femmes politiques d’insincérité parce que pour toi, c’est évident qu’ils le sont et que c’est le jeu ma pauvre lucette?
    (ton avis, je le résume drôlement, mais c’est une blague: j’ai lu avec attention ce que tu écrivais, ça m’interpelle et m’intéresse!)

    Je me dis que dans le fond, quand les personnes disent ça, c’est qu’elles se sentent sans doute déçues et impuissantes car elles aimeraient de l’authenticité, de la cohérence et du soutien! ipso facto pouvoir élire des gens, non pas qui les représentent, mais s’efforceraient au moins de faire le boulot pour lequel ils/elles sont censé.es être payés, c’est à dire: prendre en compte les besoins des gens qu’ils/elles représentent et s’efforcer de mettre en place des dispositifs visant à faciliter la satisfaction de ces besoins collectivement (et de répartir les soutiens matériélo-économiques, c’est à dire, mettre de l’argent là où ça aide le commun et un peu moins dans leur popoche! Ce discours n’a pas d’âge nespa?) . Au lieu de ça, on se retrouve avec une palanquée de petit.es chef.fes grossis dans leur amour propre par le trop plein d’apparence, de pognon, et un sincère désinterêt pour les gens qu’ils/elles ne cotoyent jamais dans leurs vies, puisqu’ils/elles assument rapidement de dire adieu à la plupart de leurs libertés – celle de circuler, d’aller chercher son pain peinardo, au ciné trankil – sans quoi leur notoriété de papier et leur petite trogne connue leur vaut – à l’instar des acteurs/actrices, chanteurs – le même harcèlement fanatique et/ou la détestation équivalente partout.. faut croire qu’on est jamais sortis du culte des saints!! (sacrifiables il s’entend.)
    Adoré ou honni, franchement, « être re-connu.e »de tous, quelle profession de foi!! J’ai l’impression qu’ils feraient mieux d’arrêter de montrer leur vie intime à tous les passants (si c’est possib, les paparrazis étant, on dirait, le seul secteur journalistique qu’ils semblent vouloir faire durer, quel paradoxe quand on voit qu’ils sont juste là pour les faire chier! Note que pour le coup, ça fait toujours parler d’eux, c’est qu’ils/elles ont aussi développé une légère addiction à la reconnaissance, whatever laquelle mais c’est un peu comme les pouces sur sbouc, ça génère de l’euphorie à peu de frais..on peut se croire un peu aimé.es.), et leurs vies s’en trouveraient plus équilibrées, preservées. C’est permis de rêver non? Bien sûr qu’ils/elles se consument de trouille. Comme tout le monde. Comment tu veux bosser tranquillement dans cette ambiance? Bref. Voilà pour la compréhension que l’on peut avoir de la vie publique et intime de ces gens qui vivent planqués dans des résidences haute sécurité et doivent quand même un peu se faire chier à force.

    C’est un avis qu’on commence à partager vers les 40 balais, parce qu’avant, que veux tu, faut bien que l’éducation aux images et aux discours se fasse, puisque personne ne l’a enseignée, donc on y croit, on y croit totalement, béatement, gravement, aux apparences et aux images et aux discours abscons, et que plus c’est obscur et plus ça a l’air mystérieux… ouais comme dans les sectes! Et ce sont les jeunes dont on se surfout royalement aujourd’hui puisqu’ils sont devenus minoritaires dans nos populations vieillissantes comme jamais- le covid a proportionnellement touché les 70, 80, et 90 ans en tranches d’âges! (bah ouais, pour en revenir aux jeunes, les droits du travail, connaissent pas, c’est si facile de leur faire accepter nimporte quoi, tiens pourquoi pas même un nouveau service enkakifié! Sous l’allemagne nazie- hé oué, point godwin, c’est le point où on en veut à dieu quelque part, de gagner, mais alors ce serait plutôt celui de l’ancien testament, le gros vengeur qui va vous éclater ah ah-, yavait les camps où de jeunes personnes bientôt enrôlables pouvaient gaiement s’esbaudir et faire du sport et de belles photos tout drapés de blanc à la romaine.. faut voir les photos pour le croire!- avant d’aller se faire péter au nom de « la patrie » = C’est quand même pas un oxymore bien débile ça? LA patrie.. C’est sûr que la Matrie, ça aurait moins marché, après tant d’années passées à rabâcher qu’il n’y avait que le saint esprit sous forme de brume pour enfanter l’enfant roi- qui a servi de modèle commode pour se faire valoir chez les empereurs et les dictateurs et qu’ils se prennent pour les « pères » de tous..ça aurait fait bizarre d’un coup de ramener les femmes là où on a précisément tout fait pour les invisibiliser- ne pas les prendre en compte. Enfin, marie un peu. Et encore.), en plus des vieux qui sont désormais convaincus et débordés, impuissants, clapotant dans leur confort individuel au besoin durement acquis – c’est pas trop les âges où on cherche à défendre ses libertés, on s’accommode visiblement mieux d’un autoritarisme sirupeux et insinuant qui prétend vouloir la sécurité et la préservation pour tous, et c’est là que les vieux lâchent totalement la transmission de leurs valeurs égalitaires aux jeunes pour s’en retourner jouer à candy crush ou à la bourse pour les plus en mal de sensation fortes.. ce qui est dommage (car la naïveté d’un jour, la tristesse, déception, colère qui dérivent de l’impression d’avoir été sincèrement embarqués dans des discours sans fondement, ce genre de mixture forment la mentalité de futurs vieux con.nes blasés, mais avec les jeunes d’aujourd’hui! Bref, parlons plutôt ensemble, en vrai, de préférence, c’est à dire dans le monde réel. Après, si tu veux te prendre la tête à deux mains mon cousin sur les questions de « faute » dans le langage du droit, (et de la religion dont le droit découle oeuf corse), et découvrir l’histoire de ces concepts, aussi infondés, je t’invite à lire le très bon livre « Karman » de Giorgio Agemben. ça déménage ça pépère! Bisous!

  2. Rho la grosse « faute » (d’orthographe hein, un peu de nuance mon garçon.. oui car j’adore m’appeler « mon garçon »! il m’arrive aussi de m’appeler « zaza ») Je disai donc: Giorgio AgAmben, avec un A aspiré comme dans « HAlibi ». D’ailleurs, soyons fous: je te passe quelques articles parlant ou rapportant des écrits de cette éminence grise italienne que j’aime d’amour autant que Marshall Rosenberg, Carl rogers, Eugène T gentlin, Roland Barthes, Henri Bergson, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Ah ils sont pas toujours drôles, mais franchement, comment peut on passer à côté de ces personnes et de leurs écrits dans notre siècle qui se patafiole dans sa crise (Etymologie: jugement permanent) du langage? Parmi les réponses possibles: parce qu’il est tout rempli de trucs qui les invizibilitisent..Et peut être aussi parce que leur langage plein de concepts particuliers les rend inaccessibles à une large population.. Mais bon, Marshal Rosenberg nous a écrit une synthèse (avec: les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs) qui confirme les intuitions des autres sieurs.. à toi de voir ou lire ce qui suisuit, si tu en as le temps ou l’énergie, mais bon voilà j’avais envie – comme ça, un élan irrépressible, même si c’est qu’à moitié un cadeau vu la complexité – de partager ces quelques pistes avec toi .. 😉

    https://www.nonfiction.fr/article-8544-la-philosophie-entre-musique-et-politique.htm

    https://www.nonfiction.fr/article-10770-agamben-la-condition-coupable-de-lhomme-moderne.htm

    https://www.nonfiction.fr/article-6608-en-deca-de-lobeissance.htm

    https://entetement.com/discours-au-senat-le-7-octobre-2021/

    https://entetement.com/biocratie-et-biopolitique/

    https://www.librairielesvolcans.com/livre/9782743628680-qu-est-ce-qu-un-dispositif-giorgio-agamben/

    Et sinon, aussi ardu qu’il soit à lire, ce cher monsieur nous livre une analyse de l’histoire de ces concepts, tout en cohérence et en espoir dans ce livre ci : https://www.librairielesvolcans.com/livre/9782743649586-le-royaume-et-le-jardin-giorgio-agamben/?utm_source=dma

    Bien à toi l’ami des zondes et belle journée/soirée !

    1. Merci beaucoup pour toutes ces indications, l’ami. Je prends bonne note de tout ça, même si je n’ai pas trop de temps en ce moment. Enfin, tout de même, après tout, on n’a jamais que le temps de ses priorités, pas vrai ?

      Sans compter que tu as fait l’effort de rassembler ces quelques liens, j’y suis très sensible.

      Merci donc pour ça, porte toi bien et à pluche légumes.

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