Tartarin de Tarascon, ou la stratégie tragique en costume comique

Aborder les stratégies tragiques n'oblige pas à verser dans la tragédie. Sous ce nom un peu solennel se cache un mécanisme universel, qui peut tout aussi bien produire de grandes douleurs que de franches rigolades — parfois les deux à la fois. La preuve par un personnage qui, depuis 1872, a réussi à faire rire des générations entières tout en illustrant avec une précision presque clinique la mécanique des stratégies qui se retournent contre elles-mêmes.

Au nom de quoi le rire empêcherait-il la réflexion ? Et au nom de quoi la réflexion devrait-elle se priver du rire ? Le génie d'Alphonse Daudet, dans son cycle de Tartarin, est précisément d'avoir tenu les deux bouts en même temps. Suivons-le un instant.

Petit rappel : qu'est-ce qu'une stratégie tragique ?

Pour les visiteurs qui découvriraient ce blog par cet article, un mot rapide sur le concept. Une stratégie tragique est un comportement par lequel une personne, en croyant agir dans son intérêt, produit en réalité l'inverse du résultat qu'elle vise — sans s'en rendre compte. Plus elle insiste, plus l'écart se creuse. Le piège, c'est que le mécanisme reste invisible pour celui qui le déploie : s'il le voyait, il ne le déploierait plus. C'est une boucle, et c'est elle qui fait toute la tragédie de l'affaire.

Vous trouverez une présentation détaillée de ces mécanismes dans l'article-pilier de la série. Précisons d'emblée une nuance importante : "stratégie tragique" ne veut pas dire "tragédie". C'est une structure, qui peut prendre les costumes les plus variés — drame, farce, comédie de boulevard, ou tout cela mélangé. Tartarin nous offre le costume comique. Et il se trouve que c'est sous ce costume-là que le mécanisme se laisse voir avec le plus de netteté.

Tartarin, qui est-il au juste ?

Tartarin de Tarascon est le héros d'une trilogie qu'Alphonse Daudet publie entre 1872 et 1890. Ainsi, petit bourgeois rondouillard d'une petite ville de Provence, il vit dans un univers étroit où l'on chasse la casquette plutôt que le lion. Où l'on joue à la pétanque plutôt qu'à la guerre, et où l'on rêve d'aventures plutôt qu'on n'en vit. Mais Tartarin, lui, ne se contente pas de rêver : il raconte. Et à force de raconter, il finit par croire ce qu'il dit. Et à force d'être cru, il se retrouve obligé de partir.

Trois romans déroulent ses mésaventures : il part chasser le lion en Algérie dans le premier (Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, 1872). Puis il entreprend de gravir la Jungfrau (sommet en Suisse) dans le second (Tartarin sur les Alpes, 1885). Enfin, il va fonder une colonie en Océanie dans le troisième (Port-Tarascon, 1890). Ainsi notre héros traverse ces aventures avec une dose invraisemblable de bravoure verbale. Mais aussi de pusillanimité réelle, de naïveté désarmante et d'opiniâtreté inflexible.

Le cousin méconnu de Daudet

Détail savoureux : Tartarin n'est pas une caricature inventée de toutes pièces. Daudet s'est largement inspiré de son propre cousin, qui lui racontait ses voyages en Algérie en les embellissant copieusement, et de quelques figures de chasseurs de lions célèbres à l'époque. Mais l'aveu le plus remarquable concerne Daudet lui-même. Il se trouve dans le chapitre "Histoire de mes livres : Tartarin de Tarascon" de son recueil de souvenirs Trente ans de Paris. L'écrivain y raconte son embarquement pour l'Algérie, un jour de novembre 1861, en compagnie de son cousin. Et il a cette confidence :

Dès que j'eus mis le pied sur le pont du Zouave où l'on embarquait notre énorme caisse d'armes, plus Tartarin que Tartarin, je m'imaginai réellement que j'allais exterminer tous les fauves de l'Atlas.

Alphonse Daudet, Trente ans de Paris, "Histoire de mes livres : Tartarin de Tarascon"


Le créateur s'identifiait à son personnage avant même de l'écrire. Mieux : il se découvrait Tartarin en se croyant simple voyageur. Difficile de trouver meilleure illustration de la porosité entre l'auteur et sa créature.

Une figure entrée dans la langue

"Tarasconnade", "tarasconner", "faire son Tartarin" : le personnage a tellement marqué les esprits que son nom est devenu mot commun. Si la langue a retenu ces formules, c'est que le mécanisme parle à tout le monde. Chacun de nous a, dans son entourage proche ou lointain, croisé au moins un Tartarin — et peut-être en a-t-il un petit, lui-même, qui sommeille en lui.

Le mécanisme à l'œuvre

La stratégie tragique tartarienne fonctionne comme une boucle à quatre temps, qui s'auto-alimente.

Premier temps : la vantardise initiale. Tartarin raconte qu'il va chasser le lion. Le récit produit immédiatement son effet : on l'admire, on l'encourage, on attend de lui des actes à la hauteur de ses paroles.

Deuxième temps : le piège social. L'attente collective devient un engagement. Tartarin ne peut plus reculer sans perdre la face. Il doit partir — alors même qu'il n'en a aucune envie réelle. Daudet insiste avec délectation sur les longues hésitations avant le départ.

Troisième temps : l'échec maquillé en succès. Sur place, Tartarin échoue. En Algérie, il tue un âne en pensant tirer sur un lion. Au lieu d'en rire, il en fait un trophée et raconte qu'il s'agissait d'un combat héroïque.

Quatrième temps : le retour triomphal qui prépare l'échec suivant. De retour à Tarascon, le récit embelli est cru par les compatriotes, qui le réinstallent dans son rôle de héros — ce qui le condamne à devoir, à la prochaine occasion, recommencer.

Le point crucial, c'est que Tartarin ne ment pas pour tromper. Il croit ce qu'il dit. Il s'est lui-même pris au jeu de ses propres récits, au point que la frontière entre ce qu'il a vécu et ce qu'il a inventé est devenue, pour lui, totalement floue. C'est cette inconscience qui fait toute la différence entre le hâbleur ordinaire et la stratégie tragique : si Tartarin savait qu'il fabule, il pourrait s'arrêter. Précisément parce qu'il ne le sait pas, il est condamné à continuer.

Et si Tartarin consultait un psychiatre ?

Imaginons un instant Tartarin allongé sur le divan d'un cabinet contemporain. Que dirait le praticien ? Sans verser dans le diagnostic à distance — toujours hasardeux, a fortiori s'agissant d'un personnage de fiction —, plusieurs hypothèses ont été formulées dans la littérature universitaire. Le psychiatre français Ernest Dupré a décrit en 1905, sous le nom de mythomanie vaniteuse, un fonctionnement qui colle étonnamment bien à Tartarin : une tendance à la fabulation, où le sujet est inconscient de ses inventions. D'autres lectures parlent plutôt de personnalité histrionique, ou simplement de "trait accentué" sans franchir le seuil pathologique. Notons que Daudet a publié son roman en 1872, soit plus de trente ans avant que la psychiatrie ne mette des mots cliniques sur ce qu'il avait observé en romancier. Comme souvent, la littérature, d'une certaine façon, précède la science.

Le rôle de Tarascon

Mais la stratégie tragique a besoin de deux jambes pour fonctionner : un sujet et un public. Tartarin ne flotte pas dans l'éther. Il s'enracine dans Tarascon, et Tarascon le porte. La ville ne subit pas Tartarin : elle le fait. Sans le miroir admiratif de ses concitoyens, le héros tomberait à plat — et il le sait, sourdement.

Daudet a magnifiquement mis cette dimension en lumière dans le procès qui clôt Port-Tarascon. L'avocat de Tartarin y prononce une plaidoirie qui revendique la tarasconnade comme un trait collectif, presque comme une identité régionale :

Vous nous appelez menteurs, nous autres de Tarascon. Mais nous ne sommes que des gens d'imagination et de paroles débordantes, des trouveurs, des brodeurs, des improvisateurs féconds, ivres de sève et de lumière, qui se laissent prendre eux-mêmes à leurs inventions stupéfiantes et ingénues. […] Quelle différence avec vos menteurs du Nord, sans joie ni spontanéité, qui ont toujours un but, une visée scélérate !

Alphonse Daudet, Port-Tarascon, livre troisième, chapitre V.


Le passage est précieux à plus d'un titre. D'abord parce qu'il décrit, avec une précision quasi clinique, ce que Tartarin est : un trouveur qui se prend lui-même à ses inventions. Ensuite parce qu'il distingue — l'air de rien — deux espèces très différentes de menteurs : le brodeur joyeux, sans visée scélérate, qui se trompe lui-même ; et le menteur méthodique, avec but, qui trompe les autres en toute conscience. Daudet désigne ici, en passant, deux registres psychologiques qu'il ne faudrait pas confondre. Mais nous n'irons pas plus loin sur ce point aujourd'hui — cela fera, peut-être, l'objet d'un autre article.

Une culture qui cultive

Ce que ce passage suggère, et que nous pouvons généraliser sans crainte, c'est que certaines cultures — régionales, familiales, professionnelles — entretiennent activement ce style relationnel. La tarasconnade n'est pas une anomalie individuelle dans un environnement neutre : elle est portée, valorisée, parfois récompensée par tout un groupe. Et c'est probablement ce qui rend la stratégie tragique si difficile à enrayer, lorsqu'elle a pris racine. Comment voulez-vous qu'un Tartarin se voie lui-même, quand tout son entourage continue de lui renvoyer l'image qu'il a peinte de lui ? Comment ces moustiques qui continuent, envers et contre tout, à venir se cogner au verre de la même lampe, avec une constance et une opiniâtreté qui laissent songeur, pourraient-ils savoir qu'il existe d'autres lampes — et que certaines ne brûlent pas ?

Ce que Tartarin nous apprend

Au terme de ce petit voyage, trois enseignements peuvent être tirés.

Premier enseignement : la stratégie tragique peut prendre des formes bénignes

Formes bénignes… au sens où elles ne mènent pas nécessairement au drame. Tartarin n'est pas dangereux, il ne fait de mal à personne intentionnellement, il finit même par susciter une certaine tendresse. Mais attention : bénin pour le sujet ne veut pas dire bénin pour son entourage. La sagesse provençale a depuis longtemps repéré ce paradoxe et l'a condensé dans un aphorisme :

"Gaou de carriere, doulous d'oustaou."

Littéralement : "coq dans la rue, douleur à la maison". Source : Dictionnaire languedocien-français, IEO Paris

Tout est dit en cinq mots. Le Tartarin de quartier, qui amuse les voisins et qui pavoise au café, peut être un compagnon de vie particulièrement pénible. Le rire que provoque le personnage à distance ne se partage pas toujours à l'intérieur du foyer. Cela mérite d'être rappelé, parce que les amateurs de hâbleries ont parfois la peau plus dure que ceux qui les supportent au quotidien.

Deuxième enseignement : le rire est une forme de lucidité

Reconnaître un Tartarin n'est pas se moquer de lui : c'est commencer à le comprendre. Et reconnaître son petit Tartarin intérieur — il y en a un en chacun de nous, soyons honnêtes — est probablement le meilleur moyen de l'empêcher de grandir. Daudet ne se moque pas vraiment de son personnage : il l'observe avec une tendresse mêlée d'amusement, qui est aussi de la connaissance.

Troisième enseignement : une lueur est possible.

À la toute fin de Port-Tarascon, ruiné, exilé sur l'autre rive du Rhône à Beaucaire, le héros prononce une phrase qui change le statut du personnage :

Ce gueusard de Daudet a écrit de moi que j'étais un Don Quichotte dans la peau de Sancho… Il a dit vrai. Ce type de Don Quichotte soufflé, douillet, empoté dans sa graisse et toujours inférieur à son rêve, est assez fréquent à Tarascon et dans sa banlieue.

Alphonse Daudet, Port-Tarascon, livre troisième, chapitre VI


Tartarin, enfin, se voit. Trop tard pour que cela change le cours de sa vie, mais à temps pour donner au personnage une dignité que la farce, jusque-là, lui avait refusée. Certaines stratégies tragiques finissent par s'éclairer pour ceux qui les ont déployées. C'est rare, c'est tardif, mais c'est possible. Et c'est peut-être la raison la plus profonde pour laquelle Daudet, à la dernière page, cesse de faire rire et nous laisse, soudain, un peu pensifs.

En guise de conclusion

On peut donc rire et réfléchir en même temps, et même : on doit. Daudet l'a fait, et son génie tient précisément à ce mélange. Les stratégies tragiques ne se présentent pas toujours en costume de deuil. Parfois elles arrivent en chéchia, fusil à l'épaule, avec le geste héroïque et l'œil clair de qui s'apprête à exterminer tous les fauves de l'Atlas. Cela ne les rend pas moins tragiques. Cela les rend simplement plus humaines.

Et si, en refermant cet article, vous croisez dans votre miroir le regard d'un petit Tartarin intérieur, ne lui en voulez pas trop. Souriez-lui plutôt. C'est encore le meilleur moyen de l'empêcher de partir chasser le lion en Algérie sans vous prévenir.


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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