Au moment où j'écris ces lignes, la France vient de quitter la Coupe du monde aux portes de la finale. Des millions de supporters francophones ruminent leur déception — enfin, presque tous. Car il faut bien mesurer l'ampleur du phénomène. Cette édition 2026 réunissait 48 équipes : à l'arrivée, il y aura un heureux et 47 déçus. Faut-il fuir la compétition, comme le recommandait sans détour le généticien et humaniste Albert Jacquard ? Ou bien la question mérite-t-elle, comme souvent, une réponse moins tranchée ? Pour le savoir, je vous propose un petit détour… par un verre de bière.
Faut-il fuir la compétition ? Jacquard répondait oui
Albert Jacquard était généticien des populations, essayiste infatigable… et militant. En effet, il a consacré sa vie publique à dénoncer ce qu'il appelait la société de compétition. Son argument le plus percutant tient en une arithmétique implacable. Toute compétition produit mécaniquement un gagnant… et une multitude de perdants. Dans son pamphlet Halte aux Jeux ! (Stock, 2004), il décrit ainsi les athlètes arrivés quatrièmes aux Jeux olympiques. Effondrés en larmes, ils viennent pourtant, bien souvent, de battre leur record personnel. Une victoire véritable, mais que le dispositif transforme en défaite, puisqu'il n'existe que trois places sur le podium.

Chaque fois qu'on fait un gagnant, on fait toute une multitude de perdants ! Je n'ai pas le droit de faire des perdants !
Albert Jacquard, conférence donnée salle Jean Moulin — transcription intégrale publiée par la revue Etho-logique, 2004
Par conséquent, sa conclusion était radicale : il faut bâtir une société débarrassée de la compétition. À la place, il proposait l'émulation — progresser grâce à l'autre, plutôt que l'emporter sur lui.
La démonstration est brillante, et je la trouve précieuse. Pourtant, quelque chose me chiffonnait depuis longtemps. Un léger bémol, que je n'arrivais pas à formuler… jusqu'à ce que je repense à une vieille vidéo maison.
Le détour par le col de mousse…
Il y a cinq ans, je publiais une courte vidéo sur ma chaîne YouTube. Elle appartient à la série "100 mots" et porte — vous l'aurez deviné — sur le mot "pression".
Les amateurs de bière à la pression le savent. Un demi pression digne de ce nom présente un col de mousse "en dôme arrondi, de 2 à 3 centimètres". En dessous, la bière paraît plate. Au-dessus, on a l'impression qu'il manque le principal. Autrement dit, tout est affaire de proportions.
Eh bien, il en va de même pour la pression au sens figuré. À petites doses, elle réveille, elle mobilise, elle donne du relief à ce que nous entreprenons. À trop fortes doses, en revanche, elle submerge et fait déborder le verre. D'où ces dialogues de sourds que chacun a déjà entendus. D'un côté : "moi, pour bien travailler, j'ai besoin de pression". De l'autre : "si on me met la pression, je ne supporte pas". Les deux interlocuteurs emploient le même mot, mais ne parlent pas de la même dose.
Enjeu et ressources : ce que dit la psychologie
Cette intuition du dosage n'est pas qu'une image de comptoir (si j'ose dire). En effet, la psychologie l'a documentée depuis longtemps. D'une part, le modèle transactionnel du stress de Richard Lazarus et Susan Folkman. Selon eux, le stress naît d'un écart perçu : celui entre l'enjeu rencontré et les ressources dont nous croyons disposer. D'autre part, la loi de Yerkes-Dodson, formulée dès 1908, décrit une courbe en U inversé. Performance médiocre quand l'activation est trop faible, optimale à dose moyenne, effondrée sous pression excessive.
Le dôme de mousse de 2 à 3 centimètres, c'est très exactement le sommet de cette courbe. Les fidèles de ces colonnes reconnaîtront d'ailleurs un air de famille avec la notion de flux, déjà explorée ici.
Une famille autour d'un plateau de jeu
Prenons maintenant une scène familière : une grande famille réunie autour d'un jeu de société. Grands et petits y partagent une ambiance douce et pleine de rebondissements, puisqu'il existe bel et bien un enjeu. Mais un enjeu aux proportions raisonnables, où personne (en principe !) ne se sent réellement en danger. Il flotte dans l'air un vrai parfum de compétition, sans que la partie se joue à couteaux tirés.
Voilà, me semblait-il, mon bémol à Jacquard. La compétition n'est pas nécessairement cette horreur qu'il décrivait — pourvu qu'on la serve à la bonne dose.
Sauf que… regardons-y de plus près. Ce que Jacquard dénonçait sous le nom de "compétition", c'est l'emporter sur l'autre érigé en valeur suprême. Or ce n'est pas du tout ce qui se joue autour de notre plateau familial. Là, chacun progresse, rit et se mesure aux autres sans chercher à les écraser. Cette scène ressemble bien davantage à l'émulation qu'il appelait de ses vœux qu'à la compétition qu'il combattait. Là où je croyais glisser un bémol à Jacquard, je ne faisais peut-être qu'illustrer un dialogue de sourds sémantique. Ce qui, vous en conviendrez, était précisément la conclusion de ma vidéo. En effet, les mots n'ont pas forcément le même sens pour chacun d'entre nous.
Ni bière plate, ni raz-de-marée de mousse
Reste un point où le bémol tient bon. L'utopie jacquardienne d'une société débarrassée de toute compétition se heurte à de solides objections. Poussée au bout, elle condamnerait aussi les élections, les concours et les palmarès littéraires. Autant d'institutions dont (à des degrés divers, certes) on voit mal comment se passer. De plus, la déception du perdant n'est pas toujours stérile : à dose raisonnable, elle aussi peut nourrir la progression.
En somme, ma position tient en une image. Entre la bière plate et le verre noyé sous la mousse, il existe un dôme de 2 à 3 centimètres. Pour la compétition aussi.
Quant à vous, si cette demi-finale vous a laissé un goût amer, voici une consolation : Vous venez de vivre, sans le savoir, l'expérience d'un dispositif conçu pour produire 47 déceptions pour une seule joie. Rien de personnel : c'est arithmétique.
Dernière minute
Une dernière confidence avant de vous laisser. En préparant cet article, le sujet m'a trotté dans la tête… au point de se transformer en chanson. Elle s'intitule "Que le meilleur gagne". Comme elle est parue quelques jours avant ces lignes, la voici en guise de bonus :
Sources
- Albert Jacquard, Halte aux Jeux !, Stock, 2004.
- "Vous avez fait des perdants puisque vous avez gagné", rencontre d'Albert Jacquard avec une classe de 5e, Contrepied n°23, mars 2009 (PDF disponible sur epsetsociete.fr).
- Conférence d'Albert Jacquard, salle Jean Moulin, transcription intégrale, revue Etho-logique, 2004.
- Richard Lazarus & Susan Folkman, Stress, Appraisal, and Coping, Springer, 1984.
- Robert Yerkes & John Dodson, "The Relation of Strength of Stimulus to Rapidity of Habit-Formation", 1908 (à l'origine de la loi de Yerkes et Dodson).
Visuel de l'article généré par IA, librement inspiré d'une facétie de Michel Denisot sur Instagram
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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