Vous avez sûrement déjà cliqué sur "mot de passe oublié". Le geste est presque un réflexe, tant il est fréquent. Mais avez-vous remarqué qu'aucun site sérieux ne vous renvoie jamais votre mot de passe ? Systématiquement, on vous propose d'en créer un nouveau. Jamais de rappel, jamais de "tiens, le voici".
La raison est plus vertigineuse qu'il n'y paraît : le site ne connaît pas votre mot de passe. Il ne l'a jamais stocké. Il ne peut tout simplement pas vous le renvoyer, quand bien même il le voudrait.
(Pour ma part, j'ai découvert ce mécanisme en fouillant dans les entrailles de mon propre site. C'était à l'occasion d'un changement de configuration technique. Et comme souvent, une fois qu'on a compris le principe, on a envie de le partager illico.)
Ce mécanisme s'appelle le hash. Il protège vos mots de passe. Mais aussi vos cartes bancaires, vos signatures numériques, et bien d'autres choses que vous utilisez sans le savoir. Voici comment il fonctionne — et pourquoi il est, d'une certaine façon, plus rassurant qu'un coffre-fort.
Le hash n'est pas du chiffrement
Première précision, essentielle : hasher n'est pas chiffrer.
Le chiffrement transporte un secret vers un destinataire qui doit ensuite le déchiffrer. Il y a une clé, un aller-retour, une opération réversible. Si l'on possède la bonne clé, on peut retrouver l'information originale — c'est même le principe d'un message codé qu'on peut décoder.
Le hash, lui, ne transporte rien du tout. Il ne sert pas à envoyer un secret quelque part pour le récupérer plus tard. Il sert uniquement à vérifier une correspondance, sans jamais révéler ni reconstituer l'original.

Une image simple : comparer deux cachets de cire. On ne "déchiffre" pas un cachet pour retrouver le sceau qui l'a produit. On compare deux empreintes, et si elles se ressemblent trait pour trait, on en déduit qu'elles proviennent du même sceau. C'est exactement ce que fait un site quand vous vous connectez. Il compare l'empreinte de ce que vous venez de taper à l'empreinte qu'il a en mémoire. Jamais les mots de passe eux-mêmes.
Une empreinte, pas une carte d'identité complète
Voici ce qui rend le hash si particulier. Sa sortie a toujours la même taille, quelle que soit la taille de l'entrée.
Prenons une comparaison parlante. Pour cartographier un être humain de façon exhaustive — son génome, par exemple —, il faut nécessairement un certain volume de données. Peu importe la méthode ou les techniques choisies. En revanche, pour enregistrer ses empreintes digitales, à une définition suffisante, il suffit d'un espace infiniment plus restreint. Et pourtant, avec cette empreinte, on identifie la bonne personne avec une quasi-certitude.
Il est bien sûr impossible de reconstituer un portrait-robot à partir d'une simple empreinte digitale. Mais ce n'est pas non plus sa vocation. Son rôle est ailleurs. Il sert à établir qu'il s'agit bien de la bonne personne, dont les empreintes ont déjà été relevées par ailleurs. Le site ne vérifie donc pas votre mot de passe, mais l'empreinte de votre mot de passe.
C'est très exactement ce que fait un hash. Que vous lui donniez un mot de passe de huit caractères ou l'intégralité d'un roman, il produira toujours une empreinte de taille identique. Il ne stocke pas l'entrée : il la traite en continu, bloc par bloc, comme une chaîne de montage. Il n'en conserve que l'état final — une trace condensée, mais suffisamment distinctive pour être fiable.
Irréversible, pas juste caché
Et voici le point le plus important, celui qui change vraiment la donne. Le hash n'est pas caché quelque part avec une clé pour le retrouver. Il est réellement, mathématiquement, irréversible. Le détail de l'entrée est perdu en route, pas planqué dans un tiroir.
D'où l'usage pour les mots de passe. Encore une fois, le site ne stocke jamais votre mot de passe, seulement son empreinte. À chaque connexion, il recalcule l'empreinte de ce que vous tapez et la compare à celle qu'il garde en mémoire. Si les deux empreintes correspondent, l'accès est autorisé. Le mot de passe original, lui, n'a jamais eu besoin de ressortir de sa tombe.
Et si un autre mot de passe, complètement différent du vôtre, produisait par hasard la même empreinte ? C'est ce que l'on appelle une "collision". Ce serait un raccourci en or pour un attaquant. Il n'aurait alors plus besoin de deviner votre mot de passe exact. Un simple mot de passe donnant la même empreinte suffirait. Sauf que… cela ne l'avancerait à rien. La seule façon de "remonter" jusqu'au mot de passe reste d'en essayer un, de calculer son empreinte, et de comparer. C'est exactement comme s'il ne possédait rien du tout. Pire pour lui : l'espace de toutes les empreintes possibles est bien plus vaste que celui des mots de passe raisonnables. Au point qu'il n'existe presque sûrement aucun autre mot de passe plausible produisant la même empreinte que la vôtre. Détenir le hash ne donne donc aucun raccourci : il faut deviner le mot de passe, point final.
Pourquoi certains hash sont volontairement lents
Un dernier détail, moins connu mais révélateur. Tous les hash ne se valent pas pour protéger un mot de passe. Certains, comme les célèbres MD5 ou SHA-256, sont conçus pour être calculés très rapidement. Parfaits pour vérifier l'intégrité d'un fichier téléchargé, catastrophiques pour un mot de passe. Un attaquant disposant d'un matériel informatique puissant pourrait en tester des milliards par seconde.
C'est pourquoi les sites sérieux utilisent des algorithmes spécifiquement conçus pour être lents. Bcrypt, par exemple, impose un coût de calcul délibéré à chaque tentative. WordPress lui-même a fait ce choix. La plateforme est passée d'un système fondé sur MD5 à bcrypt. L'objectif : ralentir toute tentative de force brute sur une base de données volée.
Qui a inventé le hash ?
La réponse ne va pas de soi…
L'idée de ranger une information selon une clé calculée plus courte remonte à Hans Peter Luhn, un ingénieur d'IBM, en 1953. Mais pour le hash appliqué à la cryptographie — celui qui protège vos mots de passe —, il faudra attendre 1991. C'est l'année de l'algorithme MD5, signé Ron Rivest. La famille SHA, développée par la NSA, arrivera à partir de la même décennie.
Ce bouton "mot de passe oublié", enfin élucidé
Vous comprenez maintenant pourquoi ce bouton existe, et pourquoi il n'a pas d'alternative. Le site n'a littéralement rien à vous renvoyer. Ce qu'il détient, ce n'est pas votre mot de passe. C'est une empreinte, aussi indéchiffrable pour lui que pour n'importe qui d'autre.
La prochaine fois que vous cliquerez dessus, vous saurez ce qui se joue vraiment derrière ce petit lien anodin.
Sources
- IEEE Spectrum, "Hans Peter Luhn and the Birth of the Hashing Algorithm" — lire l'article
- Make WordPress Core, "WordPress 6.8 will use bcrypt for password hashing" — lire l'annonce
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

Si cet article vous a plu, venez donc consulter d'autres articles de la catégorie 'étonnant, ovni, inclassable et Cie'
Le Petit Abécédaire...
"Un ouvrage bien documenté, écrit par quelqu'un qui sait de quoi il parle et qui le fait avec clarté humour et éthique. Les exemples et les conseils sont judicieux et très utiles. Je le recommanderai avec plaisir.."
Josiane de Saint Paul
Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !
Serge Marquis


