Troll

Il y a quelque chose de savoureux dans le fait qu'un mot aussi banal aujourd'hui — on le lâche en commentaire sans y penser. Il cache en réalité deux histoires rivales, et une troisième, cousine, qu'on ne soupçonnerait jamais. Le troll a d'ailleurs de la famille dans tout le folklore européen. Il y a l'elfe scandinave, du même univers mythologique nordique. Il y a aussi le korrigan breton, petit être qui hante landes et fontaines — mais leurs noms, eux, viennent de mondes linguistiques différents. Reprenons depuis le début.

Deux origines qui se superposent

La première piste vient tout droit des mythologies scandinaves. Le troll y est une créature qui vit dans l'ombre — sous un pont, dans une grotte, au fond d'une forêt. Il ne cherche rien de bon aux humains de passage. L'image est facile à transposer : l'agitateur en ligne, tapi derrière son pseudonyme, cherchant querelle à qui passe par là. La métaphore fonctionne presque trop bien, tant elle semble avoir été écrite pour l'occasion.

La seconde piste, elle, vient de la pêche. To troll, en anglais, désigne la pêche à la traîne. On y laisse filer un leurre derrière le bateau, et on attend qu'un poisson morde. La technique décrit à merveille la stratégie du provocateur en ligne. Il s'agit de lâcher une phrase volontairement clivante, puis d'observer qui va mordre à l'hameçon. Cette lecture-là a d'ailleurs un net avantage sur la précédente. Elle correspond à un sens attesté du verbe anglais to troll, bien avant l'ère numérique. Le monstre scandinave, lui, reste une image séduisante, mais sans lien direct établi avec le mot employé sur les premiers forums.

Ces deux récits ne s'excluent pas vraiment. Le troll numérique tient du monstre par le comportement, et du pêcheur par la méthode. C'est sans doute cette double lecture, plus que l'une ou l'autre prise séparément, qui explique pourquoi le mot a si bien collé à la chose.

"Don't feed the troll"

L'expression naît sur Usenet, à la toute fin des années 1980, dans les tout premiers forums de discussion. Elle circule d'abord comme une règle de survie communautaire, avant de devenir un réflexe presque universel : ne nourrissez pas le troll. L'idée est d'une simplicité désarmante, et elle n'a pas pris une ride depuis quarante ans. Un troll se nourrit de la réaction qu'il provoque ; le priver de cette réaction, c'est lui couper les vivres. On la retrouve aujourd'hui traduite, reformulée, affichée en charte de modération sur des dizaines de plateformes. Ces plateformes n'ont pourtant rien à voir avec les vieux forums Usenet.

Du nom au verbe

Le mot ne s'est pas contenté de traverser l'Atlantique et les décennies : il s'est aussi conjugué. En français courant, on "trolle" quelqu'un, on a "trollé" un fil de discussion. On qualifie même un message de "bien trollé", avec une pointe d'admiration presque sportive. Ce genre de glissement n'est pas isolé dans cette série — un nom anglais qui devient verbe français à part entière. "Spammer" avait suivi le même chemin.

Troll ou harcèlement ? Une distinction qui compte

Dans son acception d'origine, le troll cherche le débat, la réaction, le jeu rhétorique. Il vise une idée, une opinion, un fil de discussion, rarement une personne en particulier. Le harcèlement en ligne, lui, est tout autre chose : ciblé, répété. Il porte une intention de nuire assumée et dirigée contre un individu précis. Les deux notions se confondent souvent dans l'usage courant — on dit "on m'a trollé" quand il faudrait dire "on m'a harcelé". Cette confusion, pourtant, n'est pas anodine. Elle a tendance à minimiser le second phénomène en le rangeant, par un raccourci de langage, sous l'étiquette plus légère du premier.

Un tramway et une canne à pêche, cousins insoupçonnés

Le nom du trolleybus n'est pas si loin de celui du troll numérique. Il vient du même verbe anglais to troll, qui signifiait à l'origine "avancer en roulant". Ce même sens a aussi donné la pêche à la traîne, où l'on traîne un leurre en attendant qu'un poisson morde. Le "troll" monstre scandinave, lui, n'a rien à voir : c'est un mot totalement différent, qui se trouve juste ressembler aux deux autres.

Un mot qui a fini par tout recouvrir

Comme beaucoup de mots de cette série, "troll" a suivi une trajectoire d'élargissement. Un sens précis à l'origine — qu'on le rattache au monstre ou au pêcheur — s'est dilué par l'usage. Il désigne aujourd'hui tout et n'importe quoi. D'un côté, le plaisantin isolé qui s'ennuie un dimanche soir. De l'autre, la ferme à trolls rémunérée par un État pour polariser un débat. Dans la conversation courante, les deux portent exactement le même nom. Un mot qui recouvre tout finit par ne plus vraiment rien dire. C'est peut-être, in fine, ce qui mérite le plus d'être rappelé.

Sources


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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