Vous l'employez sans doute plusieurs fois par jour, souvent sans même y prêter attention. Sauvegarder une photo dans le cloud, lancer une synchronisation, ou pester parce qu'un fichier refuse de se charger : le geste est devenu machinal. Le mot, lui, est devenu si banal qu'il a presque perdu son sens premier : celui d'un nuage. Cette masse blanche et changeante traverse le ciel sans jamais se laisser saisir. C'est pourtant cette propriété-là, l'insaisissable, que des ingénieurs ont voulu capturer. Ils l'ont fait en choisissant ce mot pour désigner l'informatique à distance. Reste à savoir s'il s'agit d'un heureux hasard ou d'un trait de génie marketing. Les deux, sans doute, selon l'époque à laquelle on situe le début de l'histoire.
Un dessin pour ne pas détailler
Avant d'être un mot, le cloud a d'abord été un dessin. Dans les schémas de réseaux, téléphoniques ou informatiques, les ingénieurs ont adopté très tôt une convention commode. Bien avant l'arrivée du grand public sur Internet, ils représentaient par un nuage tout ce qui échappait à leur périmètre. Un serveur, un routeur, une liaison précise se dessinent avec un rectangle ou une flèche, ce genre de schéma. On en connaît, après tout, le fonctionnement exact. En revanche, l'enchevêtrement des réseaux tiers ne se dessine pas vraiment : il se suggère. C'est un espace qu'on emprunte sans le posséder ni le maîtriser. Le petit nuage a rempli ce rôle à merveille. Forme floue et sans contour net, il dit en substance : "ici, cela ne nous regarde plus".
Le dessin avant le mot…
Cette convention graphique a longtemps précédé l'usage commercial du mot. Dans les années 1990, l'entreprise General Magic s'en est ainsi emparée. Elle l'utilisait pour décrire l'espace où circulaient les agents logiciels de sa plateforme Telescript. On y accédait sans avoir besoin de savoir où il se trouvait. On retrouve déjà, à ce stade précoce, l'idée qui fera tout le succès du terme. Peu importe la machine : seul compte le service rendu. Le nuage n'a jamais servi à décrire une technologie ; il a toujours servi à ne pas avoir à la regarder.
On aimerait pouvoir dater précisément l'apparition de ce nuage dans les schémas techniques. La chose, hélas, est impossible. La convention est née par l'usage, dans les bureaux d'ingénieurs télécoms et réseaux, sans acte de naissance. On lit parfois, ici ou là, qu'elle remonterait "aux années 1970". L'hypothèse est plausible, mais aucune source vérifiable ne vient l'étayer. Tout ce qu'on peut affirmer sans risque, c'est que le dessin a précédé le mot. Le nuage hantait déjà les diagrammes bien avant qu'on songe à parler de "cloud computing".
1996 : un document interne invente l'expression
Le mot "cloud computing", lui, possède une date de naissance étonnamment précise pour un terme aussi flou. C'était le 14 novembre 1996. Le terme apparaît alors dans un document interne de Compaq intitulé "Internet Solutions Division Strategy for Cloud Computing". On doit cette datation à une enquête du journaliste Antonio Regalado, publiée en 2011 dans le MIT Technology Review. C'est lui qui a exhumé ce document et retracé la paternité de l'expression. Deux hommes en sont crédités : George Favaloro, chez Compaq, et Sean O'Sullivan, à la tête d'une petite société nommée NetCentric. Quelques semaines plus tôt déjà, le 29 octobre 1996, O'Sullivan avait griffonné une formule programmatique. Elle résume tout ce qui va suivre : "The Cloud has no Borders", le nuage n'a pas de frontières.
L'anecdote ne s'arrête d'ailleurs pas là. Convaincu d'avoir mis la main sur une expression en or, O'Sullivan a même tenté un coup d'audace. En mai 1997, il dépose une demande de marque pour "cloud computing". La démarche n'aboutira pas. Elle en dit long, cependant, sur l'appétit commercial que suscitait déjà l'expression. Et cela, dix ans avant qu'elle ne devienne un lieu commun que personne ne songerait à s'approprier.
2006 : le mot trouve son porte-voix
Entre l'invention du mot et son adoption massive, il aura donc fallu près de dix ans de maturation silencieuse. Le déclic survient le 9 août 2006. Ce jour-là, le PDG de Google, Eric Schmidt, prend la parole à la conférence Search Engine Strategies. Sa phrase, restée célèbre depuis, mérite d'être citée en entier :

"I don't think people have really understood how big this opportunity really is. It starts with the premise that the data services and architecture should be on servers. We call it cloud computing — they should be in a 'cloud' somewhere." [1]
— Eric Schmidt, Search Engine Strategies, 9 août 2006
En quelques mots, Schmidt fait passer une expression d'ingénieurs dans le vocabulaire des décideurs. Aussitôt, la presse économique s'en empare. La même année, par un heureux hasard de calendrier, Amazon lance ses deux services fondateurs. Ce sera S3 en mars, puis EC2 en août. Pour la première fois, n'importe quelle entreprise peut louer de la puissance de calcul à l'heure. Cette puissance, justement, ne lui appartient pas. Le mot avait dix ans ; l'industrie, elle, venait tout juste de naître.
La légèreté qui pèse lourd
Reste la question que pose, à juste titre, l'intuition de départ : pourquoi un nuage, précisément ? Sans doute parce qu'un nuage ne pèse rien, contrairement à un bâtiment ou à un câble. Ou du moins, il n'en a pas l'air. Le mot porte en lui une promesse d'apesanteur, de dématérialisation, presque de gratuité. Vos données "montent" quelque part : hors de vue, hors d'esprit, hors de propriété apparente. Le mot promettait la légèreté ; l'infrastructure, pourtant, pèse chaque jour un peu plus lourd.
Sous le nuage, des bâtiments
Car le cloud n'a jamais été un nuage. Ce sont, en réalité, des bâtiments de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, climatisés en permanence. On les raccorde, en effet, à des lignes à haute tension, et parfois à des châteaux d'eau entiers pour les refroidir. Autrement dit, tout ce que le mot avait précisément pour fonction de faire oublier.
Selon l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique mondiale des data centers a bondi de 17% en 2025. Si l'on prend la demande électrique mondiale toutes catégories confondues, elle n'augmente, sur la même période, que de 3%. Cette consommation devrait doubler d'ici 2030 — et jusqu'à tripler pour les seuls data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Quant aux cinq plus grandes entreprises technologiques, elles ont investi plus de 400 milliards de dollars dans ces infrastructures. Et cela, pour la seule année 2025.
Il y a là une ironie dont les inventeurs du mot ne pouvaient sans doute pas mesurer toute la portée. Attention, toutefois, à ne pas se tromper de reproche. Externaliser ses serveurs n'a en soi rien de coupable. Un grand centre, bien rempli et bien refroidi, est souvent énergétiquement plus sobre que le placard technique d'une petite entreprise. Y regrouper des milliers de machines revient parfois à dépenser moins d'énergie, et non davantage. Le problème n'est donc pas tant que le nuage déplace la charge ailleurs. C'est qu'il la rend invisible. Or ce qui ne se voit plus a tendance à ne plus se compter. À mesure que stocker, calculer et diffuser sont devenus indolores, nous le faisons sans limite. Et surtout, l'électricité dépensée à l'autre bout du monde n'y reste pas. Le climat, lui, n'a pas de "chez les autres". Le nuage, décidément, aura toujours été un mot bien commode pour ne pas regarder ce qu'il y a dessous.
Sources
- Antonio Regalado, "Who Coined 'Cloud Computing'?", MIT Technology Review, 31 octobre 2011.
- "Where did 'cloud' come from?", Computerworld (citation intégrale du discours d'Eric Schmidt, 9 août 2006).
- Agence internationale de l'énergie (IEA), "Data centre electricity use surged in 2025", 2025.
[1] Traduction de la citation d'Eric Schmidt : "Je ne crois pas que les gens aient vraiment saisi l'ampleur de cette opportunité. Tout part du principe que les services de données et l'architecture devraient résider sur des serveurs. Nous appelons cela le cloud computing — ils devraient se trouver dans un 'nuage', quelque part."
UTILISATION DE L'IA

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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