Hacker : le mot que la presse a fait basculer

Aujourd'hui, quand on entend le mot "hacker", on imagine aussitôt un type encapuchonné dans le noir qui vide votre compte en banque. Pourtant, à l'origine, le mot était presque un compliment. Voici comment un artisan du bidouillage est devenu, dans l'imaginaire collectif, un bandit numérique.

Un mot bien plus vieux que l'informatique

Commençons par une surprise : le mot ne naît pas avec les ordinateurs. Le verbe anglais hack existe depuis le Moyen Âge, et il signifie alors quelque chose de très concret : tailler, couper grossièrement, à coups de hache. Rien de numérique là-dedans, donc. Juste une lame, du bois, et des gestes un peu brutaux.

D'ailleurs, si vous avez suivi cette série, ce mot cache une vieille connaissance. Le hash, dont nous avons parlé il y a quelques épisodes, vient exactement de la même racine : hacher, couper en petits morceaux. Le français hache et l'anglais hack sont en effet deux cousins issus d'une même souche germanique ancienne. Autrement dit, tout au fond du mot hacker, il y a la même hache que dans votre hachoir de cuisine.

Au MIT, le hack était un art

Faisons maintenant un bond jusqu'au milieu des années 1950, dans les couloirs du Massachusetts Institute of Technology. Là, un petit groupe d'étudiants passionnés se retrouve autour d'une maquette de train électrique : le Tech Model Railroad Club. Sous les rails miniatures se cache un enchevêtrement de relais, de commutateurs et de circuits. Ces mordus passent des nuits entières à l'améliorer, le détourner, le pousser au-delà de ce que ses concepteurs avaient prévu.

C'est dans ce club que le mot prend son sens moderne. Un hack, dans leur bouche, désigne une solution élégante et inattendue à un problème technique — ou une farce particulièrement bien exécutée. Et un hacker, tout naturellement, c'est celui qui excelle à ce jeu. Quelqu'un qui bidouille avec talent, par pur plaisir de comprendre et de faire mieux. Rien de malveillant, donc. Plutôt une forme d'artisanat, doublée d'un goût prononcé pour la malice.

Un hack sans le savoir…

Un exemple ? Récemment, j'ai voulu poser deux stores enrouleurs Ikea de part et d'autre d'une porte-fenêtre. Manque de chance, montés en vis-à-vis, les mécanismes se retrouvaient tête-bêche — du plus vilain effet. Une rapide recherche en ligne m'a soufflé une combine, dénichée dans un groupe au nom éloquent : "Ikea hacks". Sur le moment, je n'ai rien vu de répréhensible à bidouiller mon enrouleur au tournevis. Je l'ai fait, avec succès. Le paragraphe que vous venez de lire éclaire tout : je venais, sans le savoir, de commettre un hack au sens le plus noble et le plus ancien du terme.

Ce club du MIT avait tout un vocabulaire maison, consigné dès 1959 dans un dictionnaire interne. Beaucoup de ces mots ont ensuite essaimé dans la culture informatique, où ils vivent encore. On y trouve foo, mot passe-partout pour désigner n'importe quoi. Il y a aussi mung, qui signifie abîmer un fichier à force de le manipuler, ou encore cruft, ce fatras de code inutile qui s'accumule avec le temps. Le mot hack, lui, a connu une carrière autrement plus spectaculaire que ses petits camarades.

Ces mêmes étudiants, pour l'anecdote, ne se sont pas contentés des trains. On raconte qu'ils ont aussi bidouillé le réseau téléphonique du campus, histoire de voir jusqu'où leurs talents pouvaient les mener. L'esprit hacker dans toute sa splendeur : une curiosité sans limite, et une frontière avec l'inconséquence parfois un peu floue.

Quand la presse confisque le mot

Comment, alors, passe-t-on de ce bidouilleur sympathique au pirate des journaux télévisés ? La bascule se produit dans les années 1980. À mesure que les ordinateurs personnels se répandent, quelques intrusions spectaculaires dans des systèmes protégés font les gros titres. Le cinéma s'en empare, avec des films où de jeunes prodiges arrivent à pénétrer du bout des doigts de puissants ordinateurs militaires. En quelques années, le mot bascule : dans l'esprit du grand public, un hacker n'est plus un artisan, c'est un délinquant.

La communauté d'origine, elle, assiste à ce détournement avec consternation. Pour sauver leur mot, les hackers historiques tentent d'en forger un autre : cracker. Ce nouveau terme devait désigner spécifiquement celui qui force (ou "craque") les serrures numériques avec de mauvaises intentions. L'idée était bonne. Elle n'a pourtant jamais vraiment pris dans l'usage courant.

Comme quoi il ne sert à rien de s'acharner à légiférer en la matière. Au bout du compte, les langues font ce qu'elles veulent. Non seulement elles sont vivantes, mais elles sont, en quelque sorte, parfaitement indomptables.

Sources

  • Steven Levy, Hackers: Heroes of the Computer Revolution, Doubleday, 1984 — l'ouvrage de référence sur la culture hacker, du Tech Model Railroad Club aux premiers micro-ordinateurs.
  • The Jargon File, entrées "hacker" et "TMRC", Eric S. Raymond — catb.org
  • MIT Alumni, "Happy 60th Birthday to the Word Hack"alum.mit.edu
  • Wikipédia, article "Tech Model Railroad Club"en.wikipedia.org

UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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