Bug : le fantôme avant l’insecte

Il y a des mots qu'on prononce cent fois sans jamais les regarder. "Bug" en fait partie. Un logiciel se fige, une application refuse de s'ouvrir, et le mot tombe tout seul, comme un constat d'huissier. Et pourtant, l'histoire du mot bug ne commence pas là où l'on croit.

Si vous connaissez l'histoire, c'est probablement celle-ci : En 1947, une phalène se coince dans un relais d'un calculateur de Harvard. On la retire, on la scotche dans le carnet de bord, et le mot est né. L'anecdote est ravissante. Elle a en outre l'avantage, plutôt rare en la matière, d'être vraie.

Elle a aussi un léger défaut : elle raconte à peu près le contraire de ce qu'on lui fait dire.

Dans cette série d'articles consacrés aux mots du numérique,, nous avons déjà vu la flèche du prompt s'inverser, puis débusqué l'homme caché dans le mot algorithme. Nous avons ensuite constaté que le Wi-Fi ne signifiait rigoureusement rien, et suivi le hash dans son travail de l'ombre. Le mot "bug", lui, ne cache pas un secret : il en cache trois, empilés comme des couches géologiques. Et tout au fond, il n'y a pas d'insecte du tout.

Avant d'entrer dans le détail, voici le chemin parcouru par ce petit mot de trois lettres.

Frise chronologique de l'histoire du mot bug, du spectre médiéval au défaut logiciel
Frise chronologique de l'histoire du mot bug, du spectre médiéval au défaut logiciel

L'histoire du mot bug commence-t-elle en 1947 ?

Commençons par l'épisode tel qu'il s'est déroulé, car il mérite mieux qu'un résumé.

Nous sommes dans le sous-sol du laboratoire de calcul de Harvard. La machine s'appelle le Mark II, un calculateur électromécanique de plus de vingt tonnes. La Marine américaine l'a commandé pour produire des tables de tir. Elle fonctionne à l'aide de milliers de relais. Ces petits interrupteurs commandés par un électroaimant ouvrent et ferment leurs contacts des milliers de fois par heure.

Or ce bâtiment est un paradis pour insectes. Grace Hopper racontait volontiers que, dans cet immeuble, les fenêtres n'avaient pas de moustiquaires. La chaleur des relais attirait donc la nuit toutes les bestioles du voisinage.

Le 9 septembre 1947, en fin d'après-midi, l'équipe traque une panne. On dévisse le panneau F, on regarde à l'intérieur du relais numéro 70, et on trouve une phalène. Pas une métaphore : un vrai papillon de nuit, coincé entre les contacts, bloquant le courant net.

Quelqu'un l'extrait à la pince à épiler. Puis il attrape un rouleau de ruban adhésif et la colle sur la page du carnet d'exploitation.

Une page devenue relique

Cette page existe toujours, phalène comprise. Elle a d'abord passé des décennies dans un musée de la Marine, en Virginie. Ensuite, elle a rejoint les collections du Smithsonian, à Washington. C'est aujourd'hui l'une des pièces les plus photographiées de l'histoire de l'informatique.

Page du carnet de bord du Harvard Mark II du 9 septembre 1947, avec la phalène scotchée et la mention manuscrite.
Page du carnet de bord du Harvard Mark II, 9 septembre 1947. Photographie du U.S. Naval History and Heritage Command, fonds du Naval Surface Warfare Center, Dahlgren (Virginie). Domaine public.

Le détail que personne ne lit

Regardez maintenant ce qui est écrit à côté de l'insecte. Une seule phrase, à la main : "First actual case of bug being found". Premier cas réel de bug découvert.

Prenez le temps de la relire, car tout est là. On n'écrit pas "premier bug de l'histoire". Pas davantage "nous baptisons aujourd'hui un phénomène nouveau". On écrit "premier cas réel" — ce qui suppose évidemment qu'il existait déjà des cas qui ne l'étaient pas.

Autrement dit, cette mention n'enregistre pas la naissance d'un mot. Elle enregistre une bonne blague. La phalène n'a pas inventé le mot : c'est le mot qui a rendu la phalène drôle. L'équipe savait parfaitement ce qu'était un bug, et trouvait cocasse d'en tenir enfin un entre ses doigts.

Le carnet de bord contient donc, en toutes lettres, la réfutation de la légende qu'il a lui-même engendrée.

Grace Hopper, conteuse plutôt que découvreuse

Reste une question : pourquoi cette anecdote est-elle si solidement attachée au nom de Grace Hopper ?

Précisons d'abord un point, qu'elle-même n'a jamais cherché à masquer. Elle n'a pas trouvé l'insecte, et l'a répété en interview toute sa vie. Le carnet n'était d'ailleurs probablement même pas le sien.

Son véritable apport est ailleurs, et il est autrement plus considérable. En 1934, elle décroche un doctorat de mathématiques à Yale, à une époque où les femmes y étaient rarissimes. Pendant la guerre, elle rejoint la réserve de la Marine et arrive dans l'équipe du Mark I en 1944. On lui doit le tout premier manuel d'utilisation d'un ordinateur, ainsi que la théorie des langages indépendants de la machine. On lui doit également COBOL, langage encore en service aujourd'hui. Elle terminera contre-amirale.

Mais son génie propre, c'est la pédagogie. Lors de ses interventions, elle avait en effet l'habitude de distribuer à son auditoire des bouts de fil électrique d'une trentaine de centimètres. Cette longueur correspond à la distance parcourue par un signal en une nanoseconde. Rendre palpable l'imperceptible — voilà ce qu'elle savait faire mieux que quiconque.

Si l'histoire de la phalène est devenue la sienne, c'est simplement qu'elle l'a racontée pendant quarante-cinq ans. En conférence, à la télévision, devant des amiraux. Elle s'en servait parce que l'anecdote était drôle et qu'elle marquait les esprits. Surtout, elle permettait d'expliquer une culture technique à des gens qui n'avaient jamais écrit une ligne de code. Elle n'a rien usurpé : elle a transmis.

(Un dernier détail, qui ne manque pas de sel : en anglais, "hopper" signifie "sauteur", et "grasshopper" désigne la sauterelle. La femme qui a rendu célèbre la plus fameuse bestiole de l'informatique portait un nom d'insecte.)

Les bestioles d'Edison

Remontons maintenant soixante-dix ans plus tôt, pour découvrir que la métaphore était déjà bien installée.

En novembre 1878, Thomas Edison écrit à un correspondant européen pour décrire sa manière d'inventer :

Vient d'abord l'intuition, qui arrive d'un coup ; puis les difficultés surgissent, et c'est alors que les "bugs" — c'est ainsi qu'on appelle ces petits défauts et difficultés — se manifestent.

Thomas Edison, lettre à Theodore Puskás, novembre 1878 (traduction)

Onze ans plus tard, un journal londonien juge encore utile d'expliquer la formule à ses lecteurs. Monsieur Edison aurait passé deux nuits à traquer un bug dans son phonographe. L'expression sous-entend qu'un insecte imaginaire se serait niché dans la machine et y causerait tous les désordres.

Retenez bien l'adjectif, il vaut de l'or : imaginaire. En 1889 déjà, chacun comprenait que la bestiole n'existait pas (du moins pas forcément). Soixante-dix ans avant la phalène, le mot faisait donc tranquillement son travail.

Avant l'insecte, le fantôme

Et si nous remontions encore ? C'est là que le sol se dérobe.

Car en anglais, avant d'être un insecte, le mot "bug" était un fantôme.

Au XIVe siècle, le moyen anglais "bugge" ne désigne aucune bestiole. Il désigne en revanche un épouvantail, puis, par extension, toute créature propre à faire peur : un croquemitaine. On le rattache généralement à des mots celtiques évoquant le spectre ou le gobelin. Certains y voient même, à l'origine, une apparition à forme de bouc. Ce sens a presque entièrement disparu de l'anglais courant. Il survit toutefois dans trois mots que les anglophones emploient encore : bugbear, bugaboo et bogeyman.

Quand le mot change de camp

Le sens "insecte", lui, n'apparaît que vers 1620 — et sa première application connue est la punaise de lit. Deux siècles et demi séparent donc le spectre de la bestiole. On imagine sans peine le glissement. Une créature qui vient vous saigner la nuit sans se laisser voir tient assez bien du gobelin domestique.

Un démon plutôt qu'une bestiole

Voilà pourquoi la strate profonde du mot n'est pas entomologique, mais surnaturelle. Quand les ingénieurs du XIXe siècle parlaient de bugs, ils ne pensaient pas nécessairement à des insectes. Ils désignaient ce petit démon invisible qui fait dérailler une machine sans qu'on sache pourquoi. Le témoignage de 1889 le dit d'ailleurs à demi-mot, avec son "insecte imaginaire". Le fantôme avait simplement pris une forme d'insecte, faute d'un meilleur costume.

Une machine hantée
Ce phénomène n'a rien d'ancien, et il n'est pas propre au mot "bug" — ni même au domaine informatique. Pendant les années 1920, les aviateurs britanniques se mettent déjà à parler de gremlins. Ce sont de minuscules créatures malicieuses et invisibles, qui s'installent à bord et sabotent les instruments. La première trace imprimée en est un poème publié en 1929 dans une revue d'aviation. Ces lutins entreront dans la culture populaire grâce à un livre de 1943 signé Roald Dahl. Ce dernier fut pilote de chasse avant d'être écrivain pour enfants.

Or les historiens de la Royal Air Force notent une fonction très concrète à cette croyance. Quand un moteur lâchait, accuser les mécaniciens — ou l'inverse — aurait ravagé le moral des escadrilles. Il valait infiniment mieux faire d'une créature imaginaire le coupable désigné. Le gremlin n'était pas une superstition d'enfants : c'était un bouc émissaire inventé pour préserver la cohésion d'une équipe.

Difficile, en repensant à la phalène, de ne pas y voir la même mécanique. Face à une machine qui déraille sans raison lisible, l'esprit humain préfère toujours désigner un petit être malfaisant. Cela lui coûte moins que d'admettre qu'il ne comprend pas.

Pourquoi la légende a gagné

Reste le plus intéressant. La vérité était pourtant accessible à quiconque savait lire la mention manuscrite du carnet de bord du Mark II. Comment la légende a-t-elle donc triomphé aussi massivement ?

Tout simplement parce qu'elle offre ce que l'étymologie n'offre jamais : une scène. Une date précise, un lieu, une pince à épiler, une photographie. Et un insecte qu'on peut montrer du doigt derrière une vitrine de musée. En face, l'histoire véritable est diffuse, étalée sur six siècles, sans héros et sans image. À ce jeu-là, elle ne pouvait que perdre.

Vous reconnaîtrez peut-être ici un cousin du mécanisme que nous avions croisé dans ces colonnes avec le Wi-Fi. Là-bas, un mot vide s'en voyait attribuer un, parce que l'esprit supporte mal qu'un nom ne veuille rien dire. Ici, un mot très ancien se voit attribuer une origine récente, car une histoire sans commencement n'est pas plus tolérable. Dans les deux cas, la même opération : nous comblons les vides. Et nous le faisons si bien que nous prenons notre bouchage de trou pour la chose elle-même.

Ceci ne retire rien au charme de l'histoire. Ainsi, la prochaine fois que votre téléphone se figera dans un silence obstiné, ayez une pensée pour ce petit démon. Il a une longue carrière derrière lui. Épouvantail au Moyen Âge, punaise au XVIIe siècle. Lutin d'atelier chez Edison, gremlin dans les cockpits. Et, un après-midi de septembre 1947, phalène pour de bon.

Sources

  • National Museum of American History (Smithsonian), notice de l'objet "Log Book With Computer Bug"consulter
  • The Thomas A. Edison Papers, Rutgers University — correspondance de 1878 — consulter
  • Oxford English Dictionary, entrée "bug" — citation du Pall Mall Gazette, 11 mars 1889
  • Online Etymology Dictionary, entrées "bug" et "bugbear"consulter
  • Grace M. Hopper, "The First Bug", Annals of the History of Computing, vol. 3 n° 3, 1981
  • Wikipédia (complément), articles "Grace Hopper", "Harvard Mark II" et "Gremlin"


UTILISATION DE L'IA

IA, Interface homme - machine, deux mains (l'une humaine, l'autre robotique) se rejoignent...

L'élaboration de cet article a bénéficié d'un processus créatif hybride alliant l'expertise humaine et les capacités d'une intelligence artificielle, qui m'a épaulé dans les tâches de recherche, de rédaction et de peaufinage.

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Portrait Bernard Lamailloux (façon BD)

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