La chanson, ce genre "mineur"…
La forme chanson a quelque chose de bien particulier et de bien spécifique.
Il peut s'agir d'un texte que quelqu'un a mis en musique, ou bien d'un petit air sur lequel quelqu'un a greffé un texte.
C'est ce qui en fait un genre, quelque part, hybride. D'aucuns franchiront allègrement le pas pour aller jusqu'à "mineur".
Ainsi, certaines chansons me marquent par la musique. Je me souviens très bien, par exemple, d'avoir été complètement séduit, dans ma jeunesse, par une chanson interprétée par Mireille Mathieu. Mireille Mathieu, c'était le repoussoir absolu pour les jeunes de ma génération. Les anciens l'adoraient, et les jeunes pas du tout.
Et un jour, dans la cour de récréation j'ai fait rire tout le monde en déclarant que la toute dernière chanson de Mireille Mathieu était géniale. Et je le pensais. Quelques années plus tard, tout le monde s'extasiait sur la version originale. Il s'agissait de "Only You" interprété par les Flying Pickets. Et bien entendu cette pauvre Mireille Mathieu n'y était pour rien. N'empêche, j'ai été rétrospectivement fier de me fier à mon oreille, même quand elle allait à l'encontre de mes préjugés.
Mon petit panthéon personnel
À l'inverse, il y a des chansons qui existent surtout au travers de leurs paroles. Ainsi en va-t-il de ce qu'on appelle les "chansons à texte". Personnellement, ça m'a toujours fait un peu l'effet bizarre qu'aurait produit sur moi quelqu'un disant "les voitures à roues". Les chansons à texte de ma jeunesse étaient souvent bien tournées, impertinentes, mais l'immense majorité d'entre elles étaient d'une pauvreté harmonique consternante. Dans un style curieusement appelé "franco-espagnol", faisant tourner à l'envi la cadence "la mineur, ré mineur, mi 7e".
Et puis, dans mon petit panthéon personnel, il y a eu des exceptions.
La première d'entre elles s'appelle Georges Brassens. S'il y a quelqu'un qui a su ce que c'est que d'écrire des textes qui tiennent debout, accompagnés par des mélodies qui aujourd'hui encore font l'objet de casse-têtes et de querelles d'experts pour nombre de musicologues, c'est bien ce monsieur.
Et par la suite, dans mon petit panthéon personnel, ils n'ont pas été bien nombreux, ceux qui tenaient la route sur le plan de cette double prouesse : des chansons où les paroles et la musique sont toutes les deux au top.
Dans cette catégorie, je citerai Dick Annegarn, Vincent Baguian, William Sheller, Thibaud Defever… Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ne sont pas légion.
Et puis il y a eu Nicolas Moro
Et puis il y a quelques jours, j'ai découvert par hasard Nicolas Moro. Non seulement il cumule toutes les caractéristiques dont je viens de parler, mais en prime il y ajoute quelque chose d'assez rare : une ironie légère, jamais méchante, jamais très loin du sourire — et ça fait un bien fou.
La première chanson de lui que j'ai entendue s'appelle "C'est pas nous". Elle exprime un paradoxe dans lequel je me suis totalement reconnu.
"C'est pas nous" — les paroles
Pour ceux qui n'auraient pas encore eu le plaisir, voici les paroles — à lire lentement, comme on déguste. Chaque couplet est une petite saynète qui se suffit à elle-même, et le refrain fonctionne comme un miroir tendu avec le sourire. Un texte qui dit beaucoup de choses sérieuses en ayant l'air de ne pas y toucher.
Lorsque l'été revient
Tout le monde est content
Les gens dans leurs autos
Partent tous en même temps
Lorsque l'été revient
Allez savoir pourquoi
Les gens dans leurs autos
Vont tous au même endroit
Ça fait des queue leu leu
Des routes qui bouchonnent
Les gens dans leurs autos
S'impatientent et klaxonnent
Lorsque l'été s'en va
C'est la fin du repos
Dans leurs autos les gens
Rentrent tous en troupeau
Les gens sont dingues
Les gens sont fous
Heureusement que les gens
C'est pas nous
Les gens sont beaucoup trop nombreux
Heureusement qu'on n'est pas comme eux
Les gens, c'est toujours de leur faute
Heureusement que les gens c'est les autres
Les gens sont pas intelligents
Heureusement qu'on n'est pas des gens
Heureusement qu'on n'est pas des gens
Avant les élections
Les gens sont pas contents
Ils iront pas voter
C'est décidé… Pourtant
Le jour des élections
Allez savoir pourquoi
Les gens vont malgré tout
Voter encore une fois
Ça fait des queue leu leu
Devant les isoloirs
C'est la démocratie
C'est émouvant à voir
Après les élections
Les gens sont très déçus
Si on veut leur avis
C'est pour s'asseoir dessus
Avant la fin des temps
Les gens sont occupés
Ils ont des choses à faire
Et des priorités
Avant la fin des temps
Allez savoir pourquoi
On sent que c'est la fin
Mais c'est chacun pour soi
Ça fait des queue leu leu
Dans les aéroports
Si c'est bientôt la fin
Faut profiter d'abord
Après la fin des temps
D'un seul coup, qui l'eût cru
Fini les queuleuleu
Les gens ont disparu
Alors j'ai fait une chose un peu folle
Touché par ce texte et par la chanson, j'ai réalisé ma propre reprise et je l'ai publiée sur Facebook — à titre d'hommage, sans trop savoir si c'était une bonne idée. Et puis, dans la foulée, j'ai écrit un mail à Nicolas Moro pour lui dire ce que je pensais de son travail, et lui signaler l'existence de cette reprise. En lui précisant, bien sûr, que si ça lui posait le moindre problème, je l'enlèverais.
Sa réponse m'a fait très plaisir. Non seulement il m'a chaleureusement félicité pour la performance, mais — et c'est la partie que je n'avais pas anticipée — il m'a demandé l'autorisation de diffuser ma version sur ses propres réseaux.
Il y a des jours où internet est vraiment bien fait.
Ma version — à vous de juger
La voici donc, enregistrée à la maison, avec les moyens du bord et beaucoup de plaisir. Merci à Nicolas Moro pour la chanson, et pour sa générosité.
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